💥Merlin/BHV : l'étrange ligne à 106M€
Comment le groupe de Merlin a sorti 106,5M€ du BHV en 2 ans
Bonjour,
11 mois. C’est le temps qu’il aura fallu pour arriver à cette enquête en deux épisodes. Une dizaine de sources. 450 fichiers traités. Plus de 6000 pages. Une galaxie de sociétés. De flux. Parfois étonnants. Parfois étranges. Mais qui amène à une manière de lire histoire de Frédéric Merlin et du BHV.
Certains ont écrit qu’il avait tout planté. D’autres qu’il n’a pas su gérer. Ou qu’il a vu trop gros. En réalité, l’histoire est un peu différente. Merlin a racheté pour 2€ une machine à cash qu’il a essoré jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus sortir un euro.
La réponse était planquée au milieu de ces milliers de pages. Résumées (en longueur) aujourd’hui dans Zero Bullshit.
Bonne lecture.
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Au-dessus d’une énorme photographie, en lettres capitales, sur 3 étages de façade :
« L’AFFICHE QU’ON N’AURAIT PAS DÛ FAIRE »
Suivi d’un point d’exclamation. Celui du gosse qui fait sa connerie en regardant l’adulte dans les yeux, pour voir.
En dessous, 2 hommes en costume, et entre eux un petit chien à poil long, tenu par la taille. Il s’appelle Satchi. À sa gauche, Frédéric Merlin, 34 ans. À sa droite, Donald Tang, président exécutif de Shein. Première ouverture mondiale le 5 novembre affirme l’affiche. A Paris, donc. La photo, elle, a été prise à Los Angeles1. Sur le bord gauche de la bâche, à la verticale, en corps minuscule, une autre ville : LYON RCS 922 623 269.
Derrière la façade recouverte, le Bazar de l’Hôtel de Ville. Pas un immeuble. Un bloc entier, borné par 4 rues : Rivoli au sud, les Archives à l’ouest, la Verrerie au nord, le Temple à l’est. Près de 45’000m² de surface commerciale, mais aussi une seconde adresse dans le centre commercial de Parly 2, dans les Yvelines. Le magasin principal occupe le 52 rue de Rivoli. Le BHV L’Homme se trouve au 38 rue de la Verrerie, de l’autre côté du bloc, et entre les 2 passent des monte-charges. Ils traversent l’îlot et montent les palettes d’un bâtiment à l’autre. Les systèmes d’aération et de chauffage circulent de la même façon, sans se soucier des numéros de rue.
Un bimbelotier venu d’Annonay l’a avalé rue par rue, en 40 ans. Xavier Ruel fait d’abord vendre sa bonneterie par des camelots, dans les rues de Paris, et constate que le meilleur emplacement est toujours le même : l’angle de Rivoli et des Archives, face à l’Hôtel de Ville. Il s’y installe en 1856 avec sa femme, Marie-Madeleine Poncerry, et les Parisiens appellent leur boutique le Bazar Napoléon2.
Le nom vient d’une légende tenace. En 1855, l’attelage de l’impératrice Eugénie s’emballe devant l’échoppe, Ruel se jette à la tête des chevaux, et la récompense impériale lui aurait permis d’ouvrir. Personne ne l’établit, tout le monde la répète, et ça finit par tenir lieu d’acte de naissance.
La méthode, en revanche, est établie. Ruel ajoute la quincaillerie à la bonneterie dès 1860, puis l’outillage, puis le reste, et le bazar prend les immeubles voisins un par un jusqu’à occuper l’îlot entier. La numérotation en garde la trace : une seule façade porte le 50, le 52 et le 54. À la mort du bimbelotier, en 1900, la maison emploie 800 personnes.
Au sous-sol, la quincaillerie occupe encore une surface que les grands magasins concurrents ont abandonnée depuis longtemps. Des tiroirs de vis classées au dixième de millimètre. Derrière le comptoir, un vendeur qui trouve la référence sans regarder l’étiquette.
Un porte-bouteilles en fer galvanisé, un hérisson à pointes conçu pour égoutter les bouteilles à l’envers, vendu par centaines dans tous les bazars de France. Marcel Duchamp en achète un dans ces rayons en 1914, à 27 ans. Le rapporte chez lui. Ne le modifie pas. Décide que c’est une œuvre3.
« Ce choix était fondé sur une réaction d’indifférence visuelle, assortie au même moment à une absence totale de bon ou mauvais goût… en fait une anesthésie complète. »
L’original a disparu. Ce qui reste au Centre Pompidou est une réplique de 1964, réalisée sous la direction de l’artiste et entrée dans la collection en 19864. Interrogé à l’époque sur la façon de remplacer la pièce perdue, Duchamp avait suggéré… d’en racheter un au BHV5.
Voilà. C’est ce magasin-là, celui des tiroirs de vis, planqué ce jour-là derrière une réclame et un chihuahua, que le groupe Galeries Lafayette rachète en 1991. La famille Moulin-Houzé, propriétaire des lieux, lui ajoute un second bâtiment rue de la Verrerie, le BHV L’Homme, en 2008, puis rebaptise l’ensemble BHV Marais en 2013. Et le magasin se met à perdre de l’argent, sans que la direction parvienne à renverser la courbe. Il n’a même pas de comptabilité propre : ses paies et ses règlements fournisseurs passent par les systèmes du groupe.
À l’automne 2023, tout ça est à vendre. L’enseigne, la clientèle, les tiroirs de vis, et les 1’064 personnes qui y travaillent. Et c’est l’homme à gauche de l’affiche, 32 ans alors, qui va tout prendre. Sauf les murs.
💸 La Curée
Durant l’été 2016, à Thonon-les-Bains, le président d’une société de marchand de biens porte plainte contre ses 2 DG. Ils convoquent aussitôt une assemblée pour le révoquer. Il les assigne d’heure à heure6.
Le président s’appelle Manuel B.. La société s’appelle L’Avenue7, et elle a 3 associés, 3 personnes morales. La première est la SCI de Benavente, domiciliée à la même adresse. La 2e est la holding de Frédéric Merlin8. La 3e est celle de ses parents9.
Fin juillet, un juge nomme un mandataire pour convoquer l’assemblée à la place de B., et lui interdit de se verser, ou de verser à sa SCI, l’argent de L’Avenue. À l’automne, il est révoqué. Personne ne le remplace : tant qu’il reste associé, les statuts exigent l’unanimité.
Acculé, il cède ses actions 2 mois plus tard. Son compte courant est arrêté à 1,24M€ mais il ne sera remboursé qu’au fil des ventes : 56K€ à la signature, puis après la vente du 3e étage d’un immeuble lyonnais, puis le 2e, puis un autre bien, puis un immeuble, puis la liquidation d’une SNC parisienne. La dernière tranche, 317K€, est suspendue à la liquidation d’une petite société lyonnaise que L’Avenue détient à 25%. 10 ans plus tard, elle n’est toujours pas liquidée.
Frédéric Merlin, lui, devient président à 25 ans. Et c’est cette société qui deviendra GROUPE SGM, la tête du groupe qui possédera le BHV 7 ans plus tard.
Il était entré à L’Avenue l’année avant le conflit, à sa sortie d’école. À Sciences U Lyon, où il suivait une alternance en professions immobilières, ses camarades se souviennent d’un garçon qui vient en cours en Austin Mini, puis en Audi A1. L’une d’eux raconte10 :
« Il est né avec une cuillerée d’argent dans la bouche, mais nous, ses copains, il ne nous a jamais pris de haut. »
Son père, Pascal, dirige une PME industrielle dans la banlieue lyonnaise et fréquente le gratin des entrepreneurs locaux. Il tient table ouverte chez Cazenove, une adresse très prisée des promoteurs immobiliers lyonnais, et emmène ses 2 enfants rencontrer des industriels et des décideurs très tôt, raconte Frédéric Berthet, le mentor de son fils chez Omnium, le cabinet où le garçon entre à 17 ans11.
C’est d’ailleurs dans ce milieu-là qu’il rencontre sa femme, la fille d’un baron du transport et de la logistique qui siège dans une demi-douzaine de conseils de surveillance de la région et investit dans l’immobilier à travers une quinzaine de sociétés [S143].
À Lyon, il commence par apporter des affaires aux autres. Nicolas Gagneux, patron du promoteur lyonnais 6e Sens, le connaît depuis ces années-là12 :
« Il fonçait, avait de l’ambition, il nous amenait beaucoup d’affaires. »
De tout ça, il ne reste rien dans la version qu’il donne. Dans la légende officielle, il fonde sa foncière en 2015. Comme un grand. Ni Benavente, ni compte courant, ni immeubles vendus un par un pour le rembourser. Ne reste que le prêt étudiant de 15K€ au Crédit Mutuel, qui leur aurait permis, à sa sœur et à lui, de se lancer.
Quant à son origine sociale, il la raconte de 2 façons. Devant le Sénat, en janvier 2026, il a grandi à Lyon dans une famille d’entrepreneurs13. 4 mois plus tard, à un journaliste, dans un village près de Lyon et un milieu de classe moyenne, avec une mère qui ne travaillait pas.
Le père entre dans l’empire et y reste jusqu’à sa mort en 2018. Sa propre entreprise, à Saint-Symphorien-d’Ozon, avait été liquidée pour insuffisance d’actif en février 2013. Merlin en fera une formule14 :
« J’ai embauché mon papa, c’est un peu le modèle à l’envers. »
Sa sœur Maryline, de 4 ans son aînée, y devient DG déléguée après avoir fait les mêmes études et la même alternance, dans la même entreprise. Et sa mère Dominique, DG adjointe, signe aussi pour la société civile de la famille, celle qui détient la moitié de la tête du groupe.
C’est la mère qui raconte le garçon de 13 ans, celui qui lui promettait que, grand, il lui achèterait une voiture et un foulard Hermès. 21 ans plus tard, le même journal referme la scène : il l’emmène en week-end à L’Isle-sur-la-Sorgue, avec le foulard et la voiture15. La légende, toujours.
11 mois après sa nomination, il se donne le droit d’emprunter. Jusque-là, le président ne pouvait pas contracter un emprunt sans une décision extraordinaire des associés. Désormais il le peut, « le tout sans limitation », et il peut donner en garantie les biens de la société16.
Et c’est là qu’il commence à mettre en place la méthode qu’il tiendra pendant près de 10 ans. Acheter un bâtiment dont personne ne veut. Le remplir. Le faire expertiser. Puis emprunter, non pas sur ce qu’il a payé, mais sur ce que l’expert a écrit.
Elle exige donc 2 choses qu’il n’a pas. Des murs, parce qu’un locataire ne fait rien expertiser. Et quelqu’un derrière, parce qu’une banque ne prête pas à un homme de 25 ans sur la foi d’une expertise.
Ce quelqu’un arrive en juillet 2018. C’est avec lui qu’il crée la société qui finira par employer les salariés du groupe. Puis la foncière, dotée d’1M€. Il s’appelle Jean-Paul Dufour, et pose la moitié des fonds dans les 2.
Un ancien industriel installé en Belgique, pour le climat évidemment, à la frontière luxembourgeoise. Au début des années 2000, il est actionnaire d’un atelier de chaudronnerie d’une petite centaine de salariés à Chauffailles, en Saône-et-Loire, qui fabrique des pièces d’engins de chantier pour Potain et Hitachi. Ses parts sont vendues à un groupe coté bordelais17. Le père de Merlin faisait le même genre de métier, à 130 km de là, dans la banlieue sud de Lyon : structures métalliques, chaudronnerie, tuyauterie industrielle. Rien n’établit qu’ils se soient connus par là. Ses affaires sont regroupées dans YESON18, la holding familiale détenue par Dufour et sa femme, depuis passée dans les mains de leur fils, Léo19. D’où vient exactement la fortune, personne ne l’établit. Une généalogie qui aura toute son importance dans le prochain numéro sur cette affaire.
Reste que Dufour assiste aux rendez-vous les plus sensibles pour Merlin et le groupe, en retrait, en veste Quechua, parfois présenté comme le directeur technique du groupe20.
Ce Dufour, Frederic Merlin ne l’a pas trouvé tout seul. C’est un ami de son père qui gravite autour de la famille bien avant de financer quoi que ce soit21. Et le fils a été son courtier, puis son apporteur d’affaires : du porte-à-porte pour convaincre un commerçant de vendre son fonds, un avocat de prendre des bureaux plus grands. Tout ça après avoir fait ses preuves auprès de Dufour en réussissant à lui vendre sa propre foncière.
Un concurrent résume son importance en une phrase22 :
« Il a surtout commencé parce qu’il a eu l’argent de Jean-Paul Dufour. »
En 2023, la clé se fige et ne bougera plus. Jean-Paul Dufour obtient 42,5% de l’empire en construction, et Merlin 42,5% lui aussi. Le reste est détenu par YESON, la holding désormais dirigée par Léo.
Merlin 42,5 - 57,5 Dufour.
Historiquement, Merlin garde un pouvoir grâce à une clause précise. Dans les 2 sociétés fondées en juillet 2018, la foncière historique et celle qui emploie les salariés, nommer ou révoquer le président exige une majorité des 2 tiers. Personne ne peut donc écarter Merlin23.
Mais cette clause n’a été reprise dans aucune des sociétés créées ensuite24. Ni dans les foncières de 2021, ni dans celle qui détiendra le magasin, ni au sommet de la cascade. Partout là, la présidence se joue à la majorité simple. Selon un ancien proche du groupe, c’était une volonté claire des Dufour. Elle rend finalement Merlin minoritaire dans son propre groupe.
D’ailleurs un rapport financier produit à l’été 2024 l’écrit clairement : son activité est assurée par sa capacité à se financer et in fine par le soutien financier de Monsieur Jean-Paul Dufour.
L’hydre à 2 têtes fonctionne. Pendant que Dufour reste assis au fond des salles, Merlin déroule sa légende, court le marathon de New York, raconte qu’il pesait 165 kilos et n’en fait plus que 90, revendique une volonté « féroce »25, et donne rendez-vous au Bristol où le personnel l’appelle par son nom26.
L’un possède. L’autre raconte.
Mais si Dufour n’apparaît pas aux côtés de Merlin à la télé ou sur les affiches, ce qui est visible, ce sont ses signatures. Quand une banque veut une garantie, c’est la sienne. Quand une filiale manque de trésorerie, il prête 2M€ à 3%. Quand il faut convaincre une banque, il montre son patrimoine.
En 2020, il cautionne avec sa femme et avec Merlin une ouverture de crédit de 34M€ consentie par une banque luxembourgeoise . L’année suivante, au profit de la même banque, il nantit 15M€ de son portefeuille de titres, signe une caution notariée de 4,5M€ et une soulte de 2M€ sur un bien à Tourcoing. YESON, la holding familiale, cautionne 1,87M€ sur chacune des 2 foncières créées en 2021 [S162].
Ces signatures ne portent pas sur une opération, elles suivent les acquisitions une par une. Chaque fois, c’est une société de Merlin qui emprunte pour acheter, et c’est le patrimoine de Dufour qui répond. Le même, engagé plusieurs fois.
En octobre 2022, des obligations sont émises, garanties par la caution personnelle de Merlin et de Dufour à hauteur de la moitié du montant émis. Ce sont les mêmes noms, déjà engagés ailleurs. Les souscripteurs, eux, lisent un patrimoine personnel de plus de 400M€. Pas ce qui est déjà gagé dessus.
Avec l’argent de Dufour, la méthode Merlin marche. À partir de 2018, Merlin rachète des centres commerciaux en déclin dans des villes moyennes, Lille, Mulhouse, Saint-Nazaire, Roubaix, ceux dont plus personne ne veut, et il les redresse. Il le résumera lui-même : en 6 ans, 5 de ces centres ont vu leur taux d’occupation passer de 60 à 95%, leur valeur tripler et leurs loyers doubler. Ce qui est factuellement vrai. En 2021, un courtier lui propose de reprendre 7 Galeries Lafayette de région aux Moulin-Houzé, murs et fonds, pour 115M€, qu’un broker commente dans Les Echos27 :
« Il fallait avoir un sacré culot. »
Certes. Mais ce n’est en réalité pas la première fournée. Début 2018, les Moulin-Houzé ont déjà cédé les murs et les fonds de commerce de 22 magasins de province à un autre repreneur. 900 salariés, 5% du chiffre d’affaires du groupe. Un certain Michel Ohayon.
Ohayon, lui, achète des immeubles occupés par des commerçants, les rénove, fait monter les enseignes en gamme et revend après travaux pour en acheter un autre. Son modèle repose sur l’autofinancement par l’endettement, notamment en retardant les paiements. Une histoire qui a l’air d’enchanter Merlin.
Puis 2020. Le Covid a achevé les centres-villes. Chers, mal desservis, coincés entre les zones commerciales et un e-commerce propulsé par des mois d’enfermement.
En réalité, les 11 magasins que les Moulin-Houzé remettent alors sur le marché, ce sont les miettes qu’Ohayon n’a pas voulues. Merlin signe.
Ohayon, lui, ne finira pas très bien. 2 ans plus tard, sa holding, qui détient alors 26 magasins, est en redressement judiciaire. En février 2024, les Galeries Lafayette abandonnent 70% de leurs créances sur ses magasins, environ 153M€, et acceptent que le reste soit payé sur 10 ans. Ces engagements ne tiendront pas. En avril 2025, Ohayon est mis en examen pour banqueroute, abus de biens sociaux et escroqueries en bande organisée, ce qu’il conteste28.
Pour reprendre les 7 Galeries Lafayette, le duo monte SEGM Investissements29 en mars 2022, avec la répartition habituelle. Une coquille vide sans actif, avec une seule mission : racheter 80% de la société qui exploite les magasins. La BNP prête 11M€ sur 7 ans, la société de tête avance 9M€ de trésorerie, et le reste, les 3 actionnaires se le prêtent à eux-mêmes, et Merlin s’accorde 500K€ de rémunération pour sa holding. Parce que bon.
Le procédé revient ensuite régulièrement, sous une forme ou une autre. En octobre 2025, SGM Immobilier30, qui détient les foncières du groupe, augmente son capital de 7,6M€ en puisant dans ses propres réserves. 2 mois plus tard, 5M€ de plus, de la même façon. Et L’Avenue, devenu entre temps Groupe SGM, la société de tête, a mis de côté environ 1M€ de réserves sur toute son existence, récupère des fonds des filiales, et en a transformé 980K€ en capital, sans qu’1€ extérieur n’entre. La magie de Merlin.
Fin 2020, la foncière du groupe réévalue librement ses terrains et ses constructions, sur la base d’estimations de CBRE et de BNP. 76M€ entrent dans ses capitaux propres. Toujours aucun euro n’est arrivé, et la société vaut 76M€ de plus.
Le même exercice, chez le marchand de biens du groupe, un commissaire aux comptes refuse de valider les comptes sans réserve. Demeter Investissements31 a inscrit dans son chiffre d'affaires 2020 la cession de 2 centres commerciaux, 16,5M€, 91% de son activité. Au 31 décembre, ces ventes ne reposent que sur une promesse unilatérale signée le 1er décembre. Une promesse unilatérale ne constitue pas une assurance de vente, écrit-il, et la société a anticipé la reconnaissance de ces opérations. Les actes seront réitérés 9 mois plus tard.
Reste une méthode assez étonnante dans la gestion des comptes. Dans ce groupe, la valeur n’arrive jamais avec de l’argent. Elle arrive avec une écriture.
🧱 La Conquête de Rivoli
Ce que les Galeries Lafayette mettent en vente en 2023, ce n’est pas un magasin. C’est un ensemble : les murs du bâtiment de la rue de Rivoli, ceux du BHV L’Homme et de Parly 2, plus des boutiques et des appartements dans 3 rues voisines. Environ 90’000m².
Merlin s’engage à acheter l’ensemble. Un proche du clan Houzé validera plus tard ce choix dans Challenges32 :
« Frédéric Merlin était crédible et était le seul à vouloir mettre le prix. »
Mais dans l’immédiat, il n’achète qu’une chose.
En novembre 2023, il reprend le fonds de commerce du BHV Marais et de Parly 2 pour… 2€. Ouais.
1€ pour les caisses et les rayonnages ;
1€ pour l’enseigne, la clientèle, les marques et le bail.
Mais ce qu’il paie vraiment, ce sont 1’064 contrats de travail et 6,7M€ d’engagements sociaux à provisionner. Un magasin qui perd 15M€ par an ne se vend pas cher, et reprendre une activité déficitaire à l’euro symbolique est une pratique courante. Et en réalité, il ajoute également 20M€ pour reprendre le stock33.
Et le prix aurait pu être négatif. À l’époque, les Moulin-Houzé voulaient lui céder les murs et l’exploitation d’un seul bloc. Merlin fait évaluer l’ensemble par Eight Advisory, qui conclut que les Galeries Lafayette auraient dû signer un chèque de 70M€ pour s’en débarrasser. À court de trésorerie, il ne prend que le fonds.
Mais le fonds n’est pas ce qu’il vient chercher. Sans les murs, il n’y a rien à faire expertiser, et rien sur quoi emprunter. Sa méthode ne marche pas.
💡Ce qu’il achète, et ce qu’il n’achète pas
Un grand magasin, c’est 4 choses distinctes, qui peuvent appartenir à 4 propriétaires.
Les murs, le bâtiment. Ils restent aux Galeries Lafayette.
Le bail, le droit d’occuper ces murs contre un loyer. Il se vend séparément des murs.
Le fonds de commerce, la clientèle, l’enseigne, les marques, le matériel, et le bail avec. C’est ça qui coûte 2 €.
La société qui exploite, celle qui porte le fonds, les salariés, les dettes et la trésorerie.
Les murs, il s’engage à les racheter derrière. Rivoli est valorisé 300M€, L’Homme et Parly 2 à 50M€ chacun. 400M€. Une promesse de vente les lui réserve, et elle a une date : fin 2024.
La société qui doit payer a 1M€ de capital. Et le magasin qu’il vient de payer 2€ applique rapidement la méthode habituelle. Ses marques sont évaluées à 7,2M€, sur des projections de CA établies par le groupe lui-même. Le fonds entre au bilan pour 7,8M€.
Acheté 2€. Inscrit à l’actif pour 7,8M€. Sur des chiffres faits maison. Merlin l’enchanteur34 des comptes.
Ce printemps-là, Merlin est au sommet de sa gloire. 19 magasins, 2’000 salariés, des millions qui le font entrer dans le classement Challenges des fortunes de France35. Et même des ambitions politiques. Il y pense. En se rasant. Comme Nicolas Sarkozy dont il est proche. Avec lequel il dit régulièrement en off partager ses idées. Mais ils partagent aussi la même agence de communication, Forward Global. Celle qui a conseillé à l’ex-président d’aller se confier face à Guillaume Pley sur Legend fin 2024, à quelques jours de son très médiatique procès. 1H30 de déroulage de tapis d’interview complaisante, sur un média édité par Influx, l’agence média de Manuel Diaz. Le patron de Pley connait bien Nicolas Sarkozy pour avoir dirigé sa campagne numérique lors de sa campagne perdue en 2012, qui est au cœur… du procès Sarkozy qui s’ouvre. Petit frère du tout aussi à droite Carlos Diaz, une des figures du mouvements des Pigeons en 2012, désormais reconverti en podcaster libéral, Manuel Diaz monétise Legend avec son agence, mais aussi plusieurs créateurs de contenus ou chaîne, notamment Le Crayon, dont la sortie de Pierre-Edouard Stérin a été permis grâce au rachat des parts par… Carlos Diaz. C’est donc là, dans ce canal publicitaire à large audience, que Merlin a décidé d’asséner sa propre légende.
Mais autour de lui, le doute s’installe. Plusieurs anciens cadres de SGM se posent la question du financement, d’autant que Dufour, sans se retirer, commencerait à poser des limites. Celles de ses fonds propres, déjà. Alors même que les murs du BHV ne sont toujours pas ni achetés, ni financés.
Fin 2024 arrive. Merlin n’a pas l’argent. Seul Natixis est prêt à accompagner le projet, mais à des taux et des conditions rendant le projet intenable. Mais le BHV est un bâtiment historique. Merlin parle bien. Présente bien. Il a déjà des résultats. Alors il tente de convaincre un institutionnel. Bpifrance décline rapidement. La confiance n’y est pas. La Caisse des dépôts regarde, mais refuse d’entrer au capital et préfère accorder une ligne obligataire. Quant aux fonds privés, ils ne se pressent pas pour investir dans le modèle du grand magasin. Si certaines foncières cotées comme URW ont réussi à passer la période Covid et l’immobilier de commerce centre-ville va très mal. Un patron immobilier qui a vu le dossier explique :
« Je crois que tout le monde avait peur de financer un nouveau Ohayon. »
Merlin assène l’inverse. En décembre 2024, le tour de table est bouclé, affirme-t-il. A plusieurs reprises. Sans que personne ne puisse jamais vérifier.
Alors les Galeries Lafayette acceptent de repousser. Pour laisser le temps au marché de se stabiliser. Fin 2024, la famille Moulin-Houzé accorde in extremis une prorogation jusqu’au 30 juin 2025. Il y en aura d’autres. Mais rarement gratuitement.
C’est là qu’arrive Shein. Lâché par Natixis, Merlin prend l’avion pour Los Angeles et rencontre Donald Tang, le patron de la plateforme, qui lui propose d’ouvrir au cœur de Paris la première boutique physique du plus sulfureux des e-commerçants .
Sauf que les Galeries Lafayette, elles, n’attendent pas. Elles vendent déjà l’ensemble par morceaux, par leur foncière Citynove, celle qui tenait l’îlot autour du magasin et avait redessiné ses boutiques 10 ans plus tôt36. Merlin regarde passer le train.
En septembre 2024, le promoteur lyonnais 6e Sens prend pour 94M€ les 4 adresses de boutiques et d’appartements autour du magasin, celles-là mêmes que Merlin s’était engagé à acheter37. Les 2 hommes se connaissent : en juin 2016, 6e Sens et la société de Merlin avaient monté ensemble la fameuse SNC lyonnaise jamais liquidée. En juin 2025, Xavier Niel prend le BHV L’Homme pour 47,7M€38.
Restent les murs de Rivoli, les plus chers.
Au printemps 2025, le montage tient enfin sur le papier : la Caisse des dépôts, via la Banque des territoires entrerait au capital en minoritaire, avec un financement classique à 10 ans apporté notamment par La Banque Postale et Bpifrance. Un peu moins de 96M€ sur la table, et une signature avant l’été.
Mais rien ne se passe. La date butoir du 30 juin arrive. Un énième report est signé pour le 19 décembre. Et cette fois, toutes les parties savent que c’est le dernier.
Merlin a 6 mois pour trouver 300M€. Et c’est le moment qu’il choisit pour annoncer Shein.
Le jour d’Halloween Frédéric Merlin poste une story Instagram pour annoncer la nouvelle. La famille Houzé n’est prévenue que la veille. Et la situation est pour le moins étonnante. C’est Guillaume Houzé, le DG image et innovation, fondateur de Motier Ventures, qui est le premier prévenu la veille. A 45 ans, il est la génération la plus jeune aux commandes. Son frère lui, ne l’apprend par téléphone qu’une heure avant l’annonce.
La famille est outrée.
Parce que Shein c’est tout ce qu’ils abhorrent. Mauvaise qualité. Sans classe. Pas cher. Et ce qu’annonce Frédéric Merlin dans une story Instagram, c’est non seulement l’arrivée de Shein au BHV, mais également dans 5 des Galeries Lafayette qu’il a rachetées. Antoine Saintoyant, le patron de la Banque des territoires, l’apprendra dans la matinée à la radio.
Et c’est le tollé immédiat. Général. Economique. Politique. Social.
L’Union du grand commerce de centre-ville, qui réunit les grands magasins et les magasins populaires, exclut la SGM à l’unanimité : le partenariat illustre « la normalisation d’un modèle économique fondé sur l’évitement des règles communes ».
Devant la situation intenable, et vexée de ne jamais avoir été tenue informée d’une information capitale, la Banque des territoires claque la porte 7 jours après. La Caisse des dépôts dira que la confiance est définitivement rompue, et parle d’un modèle incompatible avec ses valeurs.
Sauf que le jour de l’annonce, la DGCCRF découvre des poupées sexuelles ayant l’apparence d’enfant. Le gouvernement suspend l’accès au site français de Shein le jour même de l’inauguration de l’étage Shein. Et le pari commercial rate dans la semaine : les 5 ouvertures prévues en région sont reportées, parce que les clients venus voir ont trouvé les prix trop élevés39. Les Houzé réagissent en lui faisant sauter la licence Galeries Lafayette l’obligeant à renommer tous ses magasins BHV en urgence.
En 5 semaines, il a perdu le financeur du rachat, ses pairs et l’enseigne sous laquelle il vendait. Mais Merlin continue d’affirmer qu’il trouvera une solution. Malgré la pression. Malgré les reports. En un mois. Dans les jours qui suivent, devant les représentants de ses salariés, il annonce 3 fonds de pension et un bouclage « d’ici le 19 décembre »40.
Ce n’est pas sa date. C’est celle que les Galeries Lafayette ont rendue publique41, et il a jusqu’au vendredi pour déposer un dossier [S110]. Et en off, les brokers ont déjà trouvé une solution si Merlin échoue une nouvelle fois.
Trois jours avant l’échéance, Anne Hidalgo annonce au Conseil de Paris que la Ville se positionnera sur les murs si aucune solution n’est trouvée42. Sans surprise, le 19 Merlin ne dépose rien et les vendeurs basculent sur l’acheteur qui s’est positionné après l’été.
C’est Brookfield, un gérant canadien avec 1’000G$+ d’AUM. En réalité c’est Merlin qui l’a dégoté juste avant la crise Shein en lui offrant sa clause de substitution.
L’hiver se passe et les négociations se poursuivent. Convoqué fin janvier devant le Sénat aux côtés de Shein, Merlin assure travailler avec un autre acteur pour écrire la suite du projet immobilier, « qui reste, j’en suis convaincu, la clé de la solidité économique durable du BHV ». Il sait, en réalité, que cette suite se fera sans lui.
Le 27 janvier alors que la nuit est tombée, le dossier se signe chez les notaires de 14 Pyramides. Jusqu’à la veille les détails se négociaient encore pour cette transaction à près de 300M€, qui se fera dans les conditions négociées pour Merlin.
Ce soir là, dans l’office boisé, le patriarche Philippe Houzé, 78 ans, et Frédéric Merlin, 34 ans, se serrent longuement la main. Poli, le président des Galeries Lafayette a un mot pour saluer le courage du Lyonnais face à la déferlante médiatique. Mais il n’en pense pas moins.
Pour garder la face, Merlin poste sur Instagram le lendemain :
« Les murs du BHV Marais et de Parly 2 ont été cédés ! »
Le même jour, les Galeries Lafayette précisent que la SGM poursuivra l’exploitation du magasin et son développement43. En réalité, Merlin, désormais locataire, va quitter la barque 5 mois plus tard.
Laissant derrière lui entre 60 et 70M€ sur 2 ans d’ardoise aux Galeries Lafayette, mélange d’arriérés de loyer, de marchandises, et de services informatiques, d’encaissement et d’achats partiellement payés. Mais ni le vendeur ni l’acheteur ne voulait que SGM finisse en redressement judiciaire afin que tout soit plus simple.
Encore moins Merlin pour des raisons que nous verrons après.
🥶 Germinal
Le 18 septembre 2025, 240 fournisseurs du BHV reçoivent le même courriel44. Le directeur commercial du magasin leur annonce une grande opération : un Monsieur (dé)Loyal et des tickets à gratter. Il leur suggère d’adapter en conséquence les horaires de leurs salariés.
Et il oublie la copie cachée.
Les 240 adresses apparaissent en clair. Le dirigeant du Slip Français répond à tous propose une action commune, et ouvre un fichier où chacun inscrit ce que le magasin lui doit. En 3 jours, une quarantaine d’entreprises découvrent qu’elles sont dans le même cas. Le total monte à 3,9M€ pour le BHV, plus 1,3M€ pour les Galeries Lafayette de région. La réponse de la direction arrive quelques heures plus tard. En copie cachée cette fois. Elle est signée Karl-Stéphane Cottendin, nommé à la tête du magasin 6 mois plus tôt.
Ce qu’ils attendent, en moyenne, c’est 11 mois. Le magasin règle ses fournisseurs en 331,6 jours et encaisse ses clients en 34,7. Alors que la loi fixe le délai de paiement à 60 jours.
Pendant ces 11 mois, l’argent reste en banque : le magasin qui n’a pas gagné d’argent sous le règne des Galeries Lafayette termine sa première année sous l’empire de Merlin avec 25,9M€ de trésorerie, un bénéfice de 1,1M€ et s’offre même le luxe de payer des impôts. Au même moment, la principale foncière du groupe perd 8,2M€ et dispose de 2M€. Cet argent ne vient pas des banques : le BHV n’a pas 1€ de prêt à terme, et le coût de sa dette financière est de 0,1%.
💡Comment un grand magasin encaisse l’argent des autres
Plus de la moitié des ventes du BHV se font en commission. La marque reste propriétaire de sa marchandise et paie ses propres vendeurs. Le magasin prête la surface, encaisse le client, prélève sa part, et reverse le reste à la marque.
Entre l’encaissement et le reversement, l’argent est chez lui. Plus le délai est long, plus il en garde.
57% des ventes de marchandises fonctionnent ainsi. Au 31 décembre 2023, 15,6M€ ont été vendus, encaissés, et jamais reversés aux marques. Sur un flux annuel de 28,7M€, ça fait plus de 6 mois de ventes que le magasin détient sans les avoir gagnées.
Merlin, lui, dément.
En septembre 2024, il n’y a pas d’impayés : juste un allongement des délais, 45 jours au maximum, la faute au magasin qui n’a pas de service comptable et reste branché sur les systèmes des Galeries Lafayette. Selon lui. Une dizaine de fournisseurs concernés, tout au plus45. Un an plus tard, c’est toujours un problème d’outils46. En avril 2026, devant le tribunal de Lyon, ses avocats invoquent de nouveau le système d’information hérité des Galeries Lafayette. Le juge écarte l’argument faute de pièce et condamne même le magasin pour résistance abusive47. Mais Merlin s’en moque.
« Je suis libre de la gestion contractuelle avec mes fournisseurs. Libre ensuite à eux de l’accepter ou pas. »
Reste la loi. Quand même. Ce qu’il ne semble pas ignorer quand il tente une nouvelle fois un exercice de légende fin juillet 2026, chez Jean-Jacques Bourdin48 :
« Le contrat disait 10 jours, la loi dit 45 jours. On payait à 30 jours en moyenne. On respectait la loi. »
Sauf que c’est faux. Un document comptable donne même le chiffre exact.
331,6 jours.
Chez Bourdin, comme dans la presse ou au Sénat, il minimise :
« Des difficultés de paiement auprès de certains fournisseurs ont existé, que je ne nie pas. »
Lui en parle au passé. Y compris lors de son audition devant le Sénat, en janvier 2026.
« Même s'il en reste encore, nous avons réglé une grande partie des difficultés en matière de délais de paiement. »
C’est faux. Frédéric Merlin a menti devant la représentation nationale, et voila pourquoi il ne peut pas l’ignorer.
À l’automne 2025, les marques partent, et tout le monde croit savoir pourquoi. Dior, Guerlain et agnès b. s’en vont. La version publique tient en un mot : Shein. Certaines le disent elles-mêmes, elles ne veulent pas de leur vitrine 2 étages sous celle du chinois.
Sauf que Dior n’a pas attendu Shein. Parfums Christian Dior attaque le BHV en 2025, presque 5 mois avant l’annonce49. Et ce n’est pas le premier : la plus ancienne décision connue est du 4 mars 2025, et chez B.B.L. la mise en demeure date du 30 septembre 2024, un an avant le courriel aux 24050. En réalité, le magasin était déjà déserté par des fournisseurs mécontents des impayés quand Shein est arrivé.
Alors ils réclament. Au moins une cinquantaine de procédures dès juillet 202551. La fédération professionnelle estime l’ardoise entre 13 et 17M€ en février 2026 52, la fourchette passe à 50-100M€ en juillet 53. Longchamp obtient 1,1M€. Petit Bateau, 104K€, après 17 ans de collaboration. Et le Slip Français, celui qui avait lancé le collectif, finit par partir aussi.
D’autres restent et paient autrement. En novembre 2025, plusieurs PME installées dans le magasin ont dû licencier des salariés, à cause des retards de paiement, pour continuer à tenir leur corner. Même l’eau est à deux doigts d’être coupée mi-2026. Mais les impayés touchent aussi des logiciels ou encore le gardiennage.
Surtout que le contexte n’est pas neutre. Le prêt-à-porter français meurt depuis des années, et il meurt sans le BHV. 1’500 boutiques de vêtements ont fermé en France sur la seule année 2024. Les effectifs de l’industrie textile sont passés de 400’000 salariés dans les années 1970 à 60’00054. Camaïeu, Jennyfer, Kookaï, San Marina, André, Minelli, Comptoir des Cotonniers, Kaporal : la liste des marques disparues ou en procédure est plus longue que celle des fournisseurs impayés du magasin.
Plusieurs de ceux qui réclament leur dû allaient donc déjà mal.
Mais un secteur qui s’effondre explique des pertes. Il n’explique pas 11 mois de délai fournisseur contre 34,7 jours d’encaissement client. Il n’explique pas 25,9M€ en banque pendant que les marques attendent 11 mois. Et il n’explique pas ce que le magasin fait de l’argent qu’il garde.
Devant les juges, Merlin perd quasiment à chaque fois. Au moins 31 décisions condamnent ses sociétés
The Kooples obtient 953’876 € le 3 octobre 2025, répartis entre le magasin et la société qui exploite les 7 anciennes Galeries Lafayette. Le prestataire qui garde le magasin, 776’014 € le 14 novembre, une dette que le BHV lui avait reconnue par courriel 2 mois plus tôt. Guerlain, 366’457 €, et à l’audience son conseil se présente sans formuler la moindre contestation. Gant, 222’766 €. Sandro, 183’021 €. De Buyer, 182’144 €. B.B.L., 154’654 €. Le Tanneur, 144’505 €. Bocage, 122’799 €. Moulin Roty, 107’081 €55. Mais Armor-Lux attend toujours 429’000 €56.
Partout le même scénario. Le magasin reconnaît la dette et demande des délais, 6 mois, 12 mois, parfois 24. Inlassablement, la justice décrit la même mécanique. En novembre 2025, un magistrat parisien relève que le service comptable du magasin reconnaît lui-même des blocages bancaires, et ajoute 28’211 € pour rupture brutale : 4 jours de préavis, après 8 ans de relation. Celui de Lyon, celui qui a écarté l’excuse informatique, va plus loin, 3 mois après les déclarations de Merlin devant le Sénat 57 :
« Du fait du mécanisme de rémunération du distributeur commissionnaire, l’entreprise SEGM BHV détient la trésorerie liée aux ventes encaissées. »
A Paris, un jugement ne comprends ailleurs pas pourquoi la société ne paye pas alors qu’elle n’est pas en difficulté58 :
« [Les sociétés du groupe] ne justifient ni de la réalité de leurs difficultés financières, ni de leur capacité à respecter l’échelonnement proposé si celui-ci était ordonné, ni même d’un commencement d’exécution. »
Ce n’est d’ailleurs pas propre au magasin parisien. À Metz, le maire décrit un centre commercial du groupe aux escalators en panne et aux portes non réparées, « de plus en plus délabré »59.
Quand il parle au Sénat, les 2 plus grosses condamnations du dossier sont déjà tombées, en octobre et en novembre. 1,73M€ jugés, une cinquantaine de procédures en cours, et une décision où son propre conseil s’est présenté sans contester. Ce n’est pas une grande partie des difficultés réglée. C’est l’inverse.
Et pendant que les impayés s’accumulent, Merlin s’offre donc 2 heures en mai 2025 pour faire sa promo sur Legend et raconter qu’il est parti d’un prêt étudiant de 15K€.
Cette facture-là a été payée.
Le pire dans l’histoire c’est que les impayés du BHV… sont nettement plus faibles que ceux du groupe, qui a fait des délais une stratégie comptable.
En 2022, la principale foncière du groupe devait à ses fournisseurs 15,8M€. Soit à peu près son chiffre d’affaires sur la même année.
Cette société n’exploite aucun magasin. Elle n’a pas de caisse, pas un seul salarié. Elle détient des murs. Et elle faisait déjà attendre ses fournisseurs plus d’un an en 2021, 2 ans avant que Merlin n’approche le BHV. En 2024, elle en est à plus de 2 ans. Le même exercice, un marchand de biens du groupe passe de moins de 10 jours à plus de 8 mois : aucune informatique commune, aucune transition à gérer. Et la société qui emploie les salariés du groupe frôle les 20 mois en 2023, sur un exercice dont 7 semaines seulement sont postérieures à la reprise.
Le marchand de biens, lui, gagne de l’argent cette année-là, il a de la trésorerie et presque pas de dette bancaire. Rien ne l’oblige à faire attendre ses fournisseurs 8 mois.
Il le fait quand même.
Délai de paiement moyen en jours de chaque société du jour. Le BHV n’est que 7e sur 11
Athena est la foncière du groupe
Le magasin dont tout le monde a dit qu’il ne payait pas ses fournisseurs est le payeur le plus rapide de la maison. Et le meilleur outil : c’est la seule entité du groupe qui encaisse du cash tous les jours.
Ce qui tombe bien, parce qu’il ne s’en gagne nulle part ailleurs. La principale foncière du groupe perd de l’argent chaque année un peu plus vite : 6,6M€ en 2021, 6,8 en 2022, 8,2 en 2023, 9,1 en 2024. Elle avait gagné 1,4M€ en 2020. C’est la dernière fois.
Et il y a une chose que le BHV a et que le reste du groupe n’a presque pas : des gens. 7,45M€ de salaires et de charges sociales sur l’exercice . La foncière n’a aucun salarié. La société qui détient les galeries non plus. La société de tête en a un.
Les autres salariés du groupe sont tous logés dans une seule société, celle qui facture des prestations de gestion aux foncières. Elle porte 6,6M€ de masse salariale en 2025, soit 56% de ses charges. C’est le seul autre endroit du groupe où il y a des bureaux, des contrats de travail et des fiches de paie.
C’est aussi la seule du groupe qui travaille vraiment. Elle gère les galeries, elle facture 15,4M€ de prestations aux foncières de la maison en 2025, et elle met 445 jours à se faire payer. Le groupe lui doit 18,8M€. Il lui reste 54’299 €, dont près de la moitié correspond à du travail déjà fait qu’elle n’a même pas encore facturé. Alors elle non plus ne paie pas ses fournisseurs. 347 jours. Et pour tenir, elle emprunte au groupe qui ne la paie pas : ce qu’elle lui doit quadruple en 2 ans. C’est la seule société de la maison qui doit de l’argent aux autres.
Partout ailleurs, elles sont créancières.
💰 L’Argent
En 2025, des fournisseurs finissent donc par gagner devant les juges. Ils obtiennent des titres, ils envoient des huissiers. Les comptes bancaires des sociétés de Merlin sont débiteurs ou clos.
Durant l’été 2025, l’un d’eux fait pratiquer une saisie conservatoire dans 5 banques d’un coup : BNP Paribas, la Société Générale, la Banque Palatine, le Crédit Lyonnais et le Crédit Agricole. Sur les 395’992 € réclamés, 4 saisies reviennent vides. La cinquième trouve 201’122 €60 dans un compte qui trainait au Crédit Lyonnais. Les caisses sont vides. Quelques semaines avant Shein.
En réalité, l’argent est ailleurs. Comment ? Eh bien c’est peut être là toute l’histoire.
Fin 2023, tout juste 7 semaines après le rachat, le magasin a sorti près de 30M€ à ses nouveaux propriétaires.
💡Les 2 comptes courants
Un compte courant d’associé n’est pas un compte en banque. C’est une ligne de bilan qui enregistre qui doit quoi à qui, à l’intérieur du groupe. Quand une société avance de l’argent à une autre, ou lui remonte sa trésorerie, ça s’inscrit là.
Dans ce dossier, il y en a 2.
Le magasin doit au groupe. Ce sont les avances de 2023 et 2024. Elles ne seront jamais remboursées : elles sont transformées en actions. La dette disparaît du passif du magasin et réapparaît dans son capital. Rien n’entre, rien ne sort, la ligne change de nom. C’est la compensation.
Le groupe doit au magasin. C’est la trésorerie encaissée en caisse tous les jours, et remontée. Celle-là, personne ne la transforme en rien. Elle s’accumule, exercice après exercice, et elle est encore là le jour où le magasin est vendu.
Le BHV a été acheté 2€ par un homme à qui il prête déjà 30M€. 101M€ fin 2024. 106,5M€ fin 2025.
Document interne matérialisant les chiffres SEGM BHV, société qui exploite le BHV Paris
71M€ sur une année pleine, soit près de 6M€ par mois en moyenne. Puis 5,5M€ sur toute l’année suivante.
2025 est l’année où le chiffre d’affaires du magasin tombe de 30%. Où les marques partent par dizaines. Où le groupe cesse de payer ses obligataires comme nous le verrons dans le 2e épisode.
Le problème, ce sont les ordres de grandeur. En 2024, le magasin gagne 1,67M€, il a 8,5M€ de tréso, mais plus de 100M€ dehors.
Encore pire en 2025 : 1,7M€ en caisse. 106,5M€ dehors. C’est énorme pour ce magasin.
+40% du CA ;
+7 mois de CA ;
62x ce qu’il a en banque au même moment ;
Près de 2x ses capitaux propres ;
64x ce qu’il a gagné l’année précédente.
Alors qu’en février 2026 le BHV devait entre 13 et 17M€ à ses fournisseurs et autour de 4,4M€ de condamnations pour impayés, et une dette d’environ 70M€ en restructuration à l’été 2026.
En réalité, le magasin ne manquait pas d’argent pour payer ses fournisseurs. Il en avait assez pour tous les payer. Mais le pognon était ailleurs.
Ce qui amène à une autre approximation récurrente de Merlin. En décembre 2024, interrogé sur les fournisseurs qu’il ne paie pas, Merlin répond61 :
« J’ai mis 38M€ d’argent frais de mon groupe au capital du BHV. Après avoir mis autant d’argent, quel serait mon intérêt de retenir volontairement le paiement des fournisseurs ? »
Il redit la même chose chez Bourdin 18 mois plus tard, mais avec 20M€ de plus62 :
« Pour rassurer ces marques, en leur disant il y a des délais de paiement qui sont longs mais vous serez payés, on a surcapitalisé l'entreprise. J'ai mis 58M€ de cash au capital du BHV. »
Les 2 chiffres sont vrais. Mais encore faut-il les comprendre. Les 58M€, c’est capital social du magasin, à 2 dates : il part de 10K€ et atteint 58,01M€ fin 2024, en 4 opérations .
Sauf qu'un capital n'est pas forcément de l'argent reçu.
💡Les 2 façons de payer des actions
Quand une société augmente son capital, celui qui reçoit les actions doit les payer. Il y a 2 façons de le faire, et elles n'ont rien à voir.
En numéraire. Un virement arrive sur le compte de la société, et la banque délivre un certificat qui atteste que l'argent est là. La trésorerie augmente.
Par compensation. Le souscripteur détient déjà une créance sur la société, parce qu'il lui a prêté ou avancé avant. Au lieu de virer, la créance est éteinte contre les actions. La dette quitte le passif, le capital augmente d'autant, et aucun euro ne bouge.
Ce n'est pas une interprétation : un acte qui mentionne la compensation dit qu'il n'y a pas eu de virement.
Alors prenons les 4 opérations63 :
Octobre 2023, 8M€, par compensation ;
Mars 2024, 30M€, par compensation
Décembre 2024, 15M€, par compensation
Puis, 7 jours plus tard, 5M€ en numéraire.
53M€ de dettes effacées. 5M€ d'argent.
Les 38M€ de décembre 2024 balancés devant la représentation nationale, ce sont les 2 premières compensations. Les 58M€ Bourdin, c'est le total des 4. Sur ce total, 91% n'est jamais entré. Et les 5M€ eux-mêmes ne sortent pas de sa poche : ils viennent d'une augmentation de capital décidée le même mois dans la société mère.
Reste une question, et c’est la bonne. Ces créances effacées viennent bien de quelque part. Si le groupe avait réellement avancé 30M€ au magasin en 2023 avant de les convertir en actions en 2024, il aurait bel et bien mis 30M€, à une autre date et sous une autre forme.
Sauf que la société qui souscrit a été créée en avril 2023 avec 10K€ de capital. 6 mois plus tard, elle détient sur le magasin une créance certaine, liquide et exigible d’au moins 8M€64. Elle n’avait pas 8M€ à avancer. 20 mois après sa création, son capital atteint pourtant 120M€. Au même moment, le magasin, lui, est créancier du groupe pour 30M€.
La garantie offerte aux fournisseurs impayés, c’était de l’argent qui n’est jamais entré.
Donc le groupe efface ce que le magasin lui doit en le convertissant en capital, pendant que le magasin, lui, laisse courir 106,5M€ de créances sur le groupe. D’un côté ça se solde, de l’autre ça s’accumule.
C’est-à-dire exactement la méthode de 2018.
Et le procédé de la compensation est antérieur au magasin. Le 2 mai 2022, SEGM INVESTISSEMENTS, la coquille montée 2 mois plus tôt pour reprendre les 7 Galeries Lafayette, porte son capital à 4,6M€. Payable en espèces, ou par compensation avec des créances sur elle. Ce sera la compensation, en totalité : la holding pour 2M€, Jean-Paul Dufour pour 2M€, YESON pour 688K€. Aucun euro n’entre. Une dette de 4,59M€ disparaît du passif et réapparaît en capital.
8 mois après sa création, la société qui a voté le rémunération à 500K€ perd 434K€.
Les 20% qu’elle ne rachète pas restent aux Galeries Lafayette, qui ne les cèdent qu’en décembre 2024. Pendant 2 ans et demi, le vendeur est actionnaire de la société qui exploite ce qu’il a vendu.
Les 9M€ de trésorerie qui manquaient à la coquille, c’est la société de tête qui les avance, en mai 2022. Le 3 octobre suivant, elle lève 21,5M€ auprès de particuliers. Ces 21,5M€ sont le sujet du prochain numéro.
5 ans avant le BHV, sur les premières sociétés du groupe, le sens de circulation était déjà celui-là.
💡Ce que le droit autorise entre sociétés d’un même groupe
Une filiale peut prêter à sa mère. C’est une convention de trésorerie intragroupe, permise entre sociétés liées par le capital. Depuis 1985, la jurisprudence y met 3 conditions.
1. Un groupe réel, structuré, doté d’une politique économique cohérente.
2. Une contrepartie, qui ne rompt pas l’équilibre des engagements.
3. Un concours qui n’excède pas les possibilités financières de la société qui le supporte.
Les 2 premières, le groupe les remplit à l’évidence. Il existe, il est structuré, et prêter figure à l’objet social de plusieurs de ses sociétés, sous la formule « le crédit interentreprises aux PME et aux sociétés liées ». Quant à la contrepartie, elle est facturée : 128’542 € d’intérêts en 2023.
Reste la troisième, et c’est celle que les juges regardent en premier. Un concours qui n’excède pas les possibilités financières de la société qui le supporte. Fin 2025, le magasin a prêté à son propriétaire 62x ce qu’il lui restait en banque. Et pendant ce temps, il payait ses fournisseurs à 331,6 jours.
Où va cet argent, une fois remonté ?
Dans une sorte de chambre de compensation. Fin 2023, la société de tête détient 77M€ de créances sur ses filiales et leur doit 48,9M€. Un étage plus bas, la holding intermédiaire présente le même profil : 63,5M€ de créances contre 47,1M€ de dettes. Et chez le marchand de biens, 8M€ de créances sur le groupe représentent 92% de l’actif. 3 sociétés, 3 étages, le même schéma : l’argent ne s’arrête nulle part, il circule.
Plusieurs filiales ne tiennent debout que par un engagement de la société de tête, y compris quand elles gagnent de l’argent. Et elles facturent : le siège prélève 1,14M€ par an de redevances sur la société qui emploie les salariés. Dans le même mouvement, il lui prête 7,4M€.
Le problème c’est que tout le monde n’est pas dupe, surtout chez les partenaires financiers.
En janvier 2025, Merlin déclare que toutes les entités du groupe sont rentables, y compris le BHV65, et le groupe se félicite d’un « retour historique à la rentabilité ». L’exercice qu’il commente se clôture en réalité sur des pertes dans 5 sociétés au moins, dont 9,1M€ chez la foncière et 1,7M€ chez la holding de tête. Merlin ne peut l’ignorer, un rapport comptable explique que Groupe SGM est « structurellement déficitaire ».
En juin 2025, en échange d’un refinancement bancaire, le groupe donne en garantie l’ensemble de son patrimoine immobilier, le compte bancaire de l’emprunteur, les titres de sa principale foncière, et les loyers eux-mêmes, cédés aux banques par bordereau. C’est Arkea et la Caisse d’Épargne Grand Est qui sont venus apporter 96M€ sur 15 ans, permettant notamment de rembourser les 84,6M€ restants sur prêt luxembourgeois et 1M€ de PGE. Pour l’occasion, le groupe fusionne deux foncières pour regrouper les 6 locaux sous la même société. Mais surtout, les prêteurs ont exigé de percevoir directement les loyers, qui ne viendront donc plus alimenter le groupe.
🏛️ La Débâcle
Au printemps 2026, plus rien de ce que Merlin avait promis ne lui appartient. Les murs sont à un fonds canadien, qui encaisse le loyer du magasin. Le reste des loyers va chez ses prêteurs. Et surtout, il est devenu radioactif depuis l’affaire Shein.
Alors il décide de vendre le BHV. Et il ne va pas chercher son acheteur bien loin.
Le repreneur s’appelle Karl-Stéphane Cottendin, 31 ans, DG du BHV depuis mars 2025, en remplacement d’Emmanuelle Claverie-Veysset, évincée 16 mois après sa nomination. Elle avait passé 17 ans aux Galeries Lafayette avant de prendre le magasin. Au moment de l’opération, il dirige donc la société qui vend. Il est entré dans la foncière en 2018, après un passage chez Merrill Lynch et Natixis66, la seule banque que Merlin avait convaincue sur les murs.
Cottendin crée les 3 sociétés destinées à porter le projet en avril 2026, 2 mois avant l’annonce officielle. Quand Merlin mobilisait plusieurs banques et logeait la plupart de ses sociétés à la Banque Palatine de Lyon, Cottendin se contente de Qonto. Pas d’option. Pas de découvert. Pas de financement.
Reste une question. Combien ?
Une expertise estime que la société d’exploitation vaut 110M€. Mais les contours exacts sont restés secrets. Mais une source proche de la négociation explique que Merlin va rester proche, et que son groupe a fait un chèque pour sortir le magasin, mais se serait surtout engagé à soutenir le projet à l’avenir. Une clause de revente serait d’ailleurs dans les petits papiers.
Parce qu’en réalité… la société ne vaut rien.
Ce qui porte les 110M€, ce n’est pas le commerce. C’est une créance de 106,5M€ sur le groupe qui vend. À elle seule, elle fait 97% de la valeur retenue : le reste, y compris le droit d’occuper les murs expertisé 69,9M€, est absorbé par le passif.
Quant au fonds de commerce, 2 mois plus tôt, devant la cour d’appel de Paris, les avocats du magasin plaidaient… qu’il n’existait pas67. L'argument n'était pas rhétorique. Il servait à écarter un redressement judiciaire. Le même fonds que le magasin avait inscrit à son actif pour 7,8M€, sur ses propres projections, 3 ans plus tôt.
Et c’est là tout le fond du sujet, à défaut d’être celui du commerce.
💡 Ce qu’un redressement judiciaire aurait ouvert
Un tribunal n’ouvre pas un redressement judiciaire parce qu’une société va mal. Il l’ouvre s’il constate la cessation des paiements : l’impossibilité de faire face au passif exigible avec l’actif disponible. Une assignation l’oblige donc à mettre les 2 colonnes côte à côte.
L’actif disponible, c’est ce qui est mobilisable tout de suite. La jurisprudence en écarte les créances à recouvrer.
Et une fois la procédure ouverte, 4 choses deviennent possibles. Uniquement à ce moment-là.
Le tribunal peut faire remonter la date de cessation des paiements jusqu’à 18 mois avant le jugement. Tout ce qui a été fait dans cet intervalle devient attaquable.
Parmi les actes visés : les paiements faits autrement qu’en argent. La compensation en fait partie.
Le dirigeant qui n’a pas déclaré la cessation des paiements dans les 45 jours encourt une interdiction de gérer.
Et le parquet peut poursuivre pour banqueroute. Sans procédure ouverte, ce délit n’existe pas.
Reprenons dans l’ordre.
Fin 2025, le magasin a 1,7M€ en banque. Il doit entre 13 et 17M€ à ses fournisseurs, et 4,4M€ ont déjà été jugés. La comparaison est faite en une ligne. Il ne peut pas payer.
Reste sa défense. 106,5M€ dehors. Plus que tout ce qu’il doit.
Sauf que la loi ne demande pas si une société est riche. Elle demande si elle peut payer aujourd’hui. Et une créance de 106,5M€ sur une société de tête qu’un rapport comptable décrit comme « structurellement déficitaire » ne se mobilise pas. Elle serait certaine, liquide et intégralement recouvrable que ça ne changerait rien : ce n’est pas de l’actif disponible.
Autrement dit, la ligne qui fait 97% de la valeur du magasin dans l’expertise à 110M€ ne le protège pas. Elle l’accuse.
Et un administrateur judiciaire aurait fait ce que personne n’a fait en 3 ans. Réclamer l’argent. Un mandataire n’a pas le choix, sa mission est de reconstituer l’actif du débiteur. Or le groupe ne les a pas, ces 106,5M€. Le magasin tombé, le groupe tombait avec.
C’est la première raison.
La deuxième est 2 chapitres plus haut. 53M€ de dettes du magasin envers le groupe ont été éteintes par compensation, en octobre 2023, en mars 2024 et en décembre 2024. Une compensation est un mode de paiement. Dans une procédure collective, avec une date de cessation des paiements reportée, les paiements faits pendant cette période tombent. Celui de décembre 2024 entre dans une fenêtre de 18 mois pour toute ouverture prononcée jusqu’à l’été 2026.
Un redressement judiciaire n’aurait donc pas seulement gelé les dettes. Il aurait rouvert la construction du capital. Les 58M€ que Merlin a répétés partout.
La troisième raison tient en un nom.
Michel Ohayon est mis en examen pour banqueroute en avril 2025. Ce n’est possible que parce que sa holding est passée en redressement judiciaire 2 ans plus tôt. La banqueroute suppose l’ouverture d’une procédure collective. Sans elle, le délit n’existe pas. Quels que soient les faits.
Un fournisseur impayé, lui, peut obtenir un jugement, envoyer un huissier, trouver un compte vide, et recommencer. C’est ce qu’ils ont fait au moins 31 fois.
Ce qu’aucun d’eux n’a obtenu, c’est la seule chose qui aurait ouvert les livres. La reprise par Cottendin permet de les garder fermés. Au moins temporairement.
Le 16 juin, la note adressée aux salariés, signée par Cottendin et 3 autres cadres prend ses distances.
« Nous avons appris des erreurs passées. On a fonctionné avec une logique immobilière. On a oublié le client. »
Le même jour, Cottendin annonce la fin de Shein. Puis tente de vendre son projet avec des slides pondues par l’IA Claude.
Sauf que la suite ne se passe pas comme prévu. Un mois après la reprise, les nouveaux propriétaires s’opposent à leur bailleur. Le magasin a rendu 18’000m² d’un coup, et son loyer est tombé de 18 à environ 9M€ par an, avec 6 mois de gratuité. En contrepartie, il doit recevoir de Brookfield plusieurs dizaines de millions d’indemnités qui sont le socle du lancement du nouveau projet. Cottendin dit n’avoir rien reçu. Le versement est conditionné à des travaux de mise en conformité que le magasin n’a pas réalisés… faute de financement.
Mais le magasin va mal. Au premier trimestre 2026, le magasin fait environ 10M€ de chiffre d’affaires, contre près de 50M€ un an plus tôt68. La fréquentation baisse de 40%, et environ 200 griffes sont parties en un an, dont Chanel, Dior et Hermès. Boulanger, qui occupe le rez-de-chaussée, passe chez Brookfield. Des 40’000m² que les équipes exploitaient, elles en ont rendu 18’000 dès l’accord avec le nouveau propriétaire, et au printemps 2026 elles ne gardent plus que le tiers du bâtiment, environ 15’000. Avant le Covid, le magasin accueillait près de 20M de visiteurs par an. Ils ne sont plus que 5M selon un cadre en place.
Mais Shein n’est venu que finir ce que ni Merlin ni Ohayon n’ont réussi à faire. Le Printemps en perd 38M€ en 2024, 42M€ en 2025, supprime 229 postes et ferme Rennes.
Le BHV commençait à décrocher. Bien avant Shein qui devait être le renouveau. Et pendant que le chiffre d’affaires s’effondre, la ligne qui montait encore a cessé de monter, et la caisse s’est vidée au même rythme. 25,9M€ de trésorerie fin 2023, 8,5M€ fin 2024, 1,7M€ fin 2025.
Peut-être que s’il y avait encore eu quelque chose à en sortir, Merlin aurait gardé le magasin. Les Dufour, eux, ne signent aucune des 3 sociétés de Cottendin, ne figurent dans aucun communiqué. Merlin parade un peu moins, mais garde la tête haute.
« Je ne dois rien à personne, je n’ai rien volé. Je n’ai pas à m’excuser. »
Les créanciers apprécieront.
Épilogue
Parce qu’en réalité, Frédéric Merlin et ses sociétés doivent beaucoup, à plein de gens. Y compris à des particuliers via une ligne ClubFunding qu’il a planté, et qui sera la sujet de la prochaine édition. Jusqu’à Quimper, où Armor-Lux fabrique des marinières depuis 1938. La maison a fourni le BHV pendant 25 ans. Son président, Jean-Guy Le Floch reste amer69 :
« Le BHV, pour nous, c’était un client important, qui a porté la marque Armor-Lux pendant 20, 25 ans. Il est hors de question que nous retournions au BHV un jour, sauf si l’actionnariat change. »
Il attend toujours ses 429K€. Pas l’impayé d’une boîte qui commande des fournitures et n’a plus de quoi les régler. Ça arrive. Non. 429K€ d’une maison qui a vendu ses marinières aux clients du magasin, encaissé l’argent, encaissé les loyers variables du corner, gardé ses 15 à 40% du CA HT avec minimum garanti. Puis gardé le reste. Ou plutôt, l’a fait remonter dans un montage qui n’avait rien à voir avec elle.
L’actionnariat a changé depuis, et PayFlow permet à certaines marques d’encaisser tout de suite, commission déduite. Mais les commerçants interrogés, les petits comme les gros, ceux qui sont partis comme ceux qui sont restés, disent la même chose. Le BHV est mort.
Dans le magasin, 2 jours avant la cession, l’intersyndicale donne ses chiffres : un samedi maintenant c’est 56K€, quand un samedi sous 400K€ était jugé catastrophique avant la reprise. 10 jours plus tôt, un autre représentant syndical situait la recette quotidienne entre 25 et 40K €, là où un dimanche du temps des Galeries Lafayette approchait le million70. Ils étaient 1’064 salariés fin 2023, ils sont 684, et 200 à 250 départs sont annoncés. En avril 2025, en nommant Cottendin, le groupe promettait de maîtriser les frais généraux et les frais de personnel « sans aucun plan social, conformément aux engagements du groupe ». Une représentante syndicale appelle ça un plan social sans plan social. Un salarié en visio corrige entre sourire et désespoir : « il n’y a surtout pas de plan du tout ».
Au sous-sol, la quincaillerie a été ramenée à 2’800m². Une partie des tiroirs a disparu derrière des panneaux noirs qui annoncent une réinvention. À la rentrée, une halle alimentaire de 1’100m² doit ouvrir à côté : des étals, des producteurs, un marché de quartier.
C’est le niveau le plus bas du bâtiment, celui où Ruel a ajouté la quincaillerie à la bonneterie en 1860, et celui que Duchamp indiquait à qui lui demandait comment remplacer l’original perdu. Il suffisait d’en racheter un.
Mais tout ne s’achète pas.
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« C'est quelqu'un de très ambitieux » : qui est Frédéric Merlin, franceinfo, décembre 2025
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Marcel Duchamp, « À propos des readymades », dans Duchamp du signe, Flammarion.
Le porte-bouteilles de Marcel Duchamp : vrai et faux readymade ?, Centre Pompidou.
Tribunal de commerce de Thonon-les-Bains, jugement du 9 février 2017, RG 2016002927, et ordonnance de référé du 29 juillet 2016, RG 2016002024
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Les drôles de contes de Frédéric Merlin, Yann Bouchez, M Le magazine du Monde, 6 décembre 2025
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« Il parle beaucoup, mais ne paye personne » : ascension et revers de Frédéric Merlin, Guillaume Echelard, Challenges, 3 juin 2026.
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Entretien de Frédéric Merlin à Jean-Jacques Bourdin, Bourdin Média, 29 juillet 2026.
« Il parle beaucoup, mais ne paye personne » : ascension et revers de Frédéric Merlin, Guillaume Echelard, Challenges, 3 juin 2026.
Statuts refondus de L'AVENUE, décisions unanimes du 31 octobre 2017, greffe de Lyon, dépôt du 04-12-2017 n° A2017/033042.
Avis AMF 204C0007 du 5 janvier 2004 et 204C0776 du 21 juin 2004, franchissements de seuils sur OXYMÉTAL, Second Marché.
SIREN : 433540887
Donation-partage du 26 septembre 2014, Me Jean-François Martin, SCP Oury-Narbey-Fontaine-Martin, greffe du tribunal d'instance de Metz
Frédéric Merlin, les secrets de l’agent provocateur de Shein, Béatrice Mathieu et Emilie Lanez, L’Express, 23 octobre 2025
Le flou persiste sur l'avenir du BHV, malgré les promesses de son patron, Mathias Thépot, Mediapart, 17 décembre 2024.
« Frédéric Merlin est un petit Tapie » : portrait de l'homme par qui le scandale de Shein au BHV est arrivé, Guillaume Echelard, Challenges (site web), 10 novembre 2025
Décisions collectives des associés de SGM GESTION du 19 juin 2019, greffe de Lyon, dépôt A2019/035108
Statuts de SGM ATHENA, SGM GESTION, SGM ORION, SGM CHIRON, SGM SIRIUS, SGM FAMILY et SGM IMMOBILIER, greffes de Lyon et de Paris, 2018 à 2023.
Shein au BHV Paris, Frédéric Merlin, le bavard de l'Hôtel de Ville, Anne-Sophie Mercier, Le Canard enchaîné, 16 novembre 2025, n° 5479
Frédéric Merlin, les secrets de l’agent provocateur de Shein, Béatrice Mathieu et Emilie Lanez, L’Express, 23 octobre 2025
À 32 et 36 ans, ils sont propriétaires de 19 grands magasins, Joël Nandjui, Les Echos, 14 mars 2024
L’homme d’affaires bordelais Michel Ohayon mis en examen pour banqueroute, abus de biens sociaux et escroqueries en bande organisée, Le Monde avec AFP, 5 avril 2025
Futur SEGM Hemera, SIREN 911038800
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Futur SGM Demeter, SIREN 887676674
« Il parle beaucoup, mais ne paye personne » : ascension et revers de Frédéric Merlin, Guillaume Echelard, Challenges, 3 juin 2026.
BHV : les dessous de l'accord aigre-doux entre Philippe Houzé et Frédéric Merlin, Sophie Lecluse, La Lettre, 4 février 2026
Eho ça va hein, j’me suis retenu de la faire jusqu’ici.
Communiqué de Citynove Asset Management, foncière du groupe Galeries Lafayette, 17 avril 2023.
Le grand Monopoly de 6e Sens Immobilier au cœur du Marais, L'Informé, 16 septembre 2024
Les nouvelles pistes de Frédéric Merlin pour racheter les murs du BHV, L'Informé, 10 novembre 2025
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Tribunal des activités économiques de Lyon, 15 avril 2026, RG 2025R02006, Néréides Distribution contre SEGM BHV.
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Décisions du tribunal des activités économiques de Paris : The Kooples Production, 3 octobre 2025, RG 2025062649 · Investigation Protection Sécurité, 14 novembre 2025, RG 2025044880 · Le Tanneur & Cie, 4 février 2026, RG 2025097242 · Guerlain, 4 mai 2026, RG 2026009351 · Gant France, 3 juillet 2026, RG 2026033637.
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Tribunal des activités économiques de Paris, 11 juin 2025, RG 2025042838, Parfums Christian Dior contre SEGM BHV, contentieux ouvert le 13 mai 2025.
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Le prêt-à-porter français clôt une année 2025 entre naufrage et espoirs, AFP, reprise par FashionNetwork et Boursorama, 29 décembre 2025.
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« Nous n'avons aucune visibilité fiable sur des dates éventuelles de paiement », France 2, franceinfo, 5 février 2026
Tribunal des activités économiques de Lyon, 15 avril 2026, RG 2025R02006, Néréides Distribution contre SEGM BHV.
Tribunal des activités économiques Paris, ordonnance de référé, 3 octobre 2025, RG 2025062649
Frédéric Merlin, golden boy lyonnais entre deux eaux, Tribune de Lyon, juin 2025
Tribunal judiciaire de Lyon, juge de l'exécution, 6 janvier 2026, RG 25/07097, SEGM BHV contre Bang & Olufsen Retail.
Le flou persiste sur l’avenir du BHV, malgré les promesses de son patron, Mathias Thépot, Mediapart, 17 décembre 2024.
Entretien de Frédéric Merlin à Jean-Jacques Bourdin, Bourdin Média, 29 juillet 2026.
Augmentation de capital du 12 décembre 2024. 15M€ libérés par compensation.
Augmentation de capital du 19 décembre 2024. 5M€ en numéraire.
Actes d'augmentation de capital de SEGM BHV des 27-10-2023, 27-03-2024, 12-12-2024 et 19-12-2024, greffes de Paris et de Lyon, dépôts n° 60642 et A2025/000548.
Actes SEGM BHV des 23-11-2023, 25-04-2024, 02-12-2024, 07-01-2025 et 17-02-2026
SGM : toutes les entités rentables en 2024, y compris le BHV, LSA, 28 janvier 2025
Face à des difficultés, le BHV change de patron, Morgan Leclerc et Guillaume Chazouillères, L'Informé, 4 avril 2025
Cour d'appel de Paris, 16 avril 2026, RG 25/20096, Rebirth Distribution contre SEGM BHV. Assignation en redressement judiciaire, les avocats du magasin plaident que le fonds de commerce n'existe pas.
Les chiffres catastrophiques du BHV Rivoli, Morgan Leclerc et Guillaume Chazouillères, L'Informé, 22 mai 2026
« Nous n'avons aucune visibilité fiable sur des dates éventuelles de paiement », France 2, franceinfo, 5 février 2026
Le BHV Marais s'effrite (même au sous-sol)… en attendant des marques, Zepros Habitat, 4 juin 2026

















