Bonjour,
AprĂšs des mois dâattente, et prĂšs de 18 mois de contrĂŽle, la deuxiĂšme sanction de Novaxia est finalement tombĂ©e :
400K⏠pour Novaxia ;
100K⏠pour Joachim Azan, qui nâa pas Ă©tĂ© jugĂ© dirigeant de fait.
Interrogés plusieurs CGP et patrons de société gestion se disent surpris de la mollesse des sanctions. Surtout maintenant que les performances de Novaxia deviennent publiques et que les pertes sont abyssales sur certains véhicules, alors des jolies erreurs dont on reparlera dans une prochaine newsletter.
Au point que selon des documents que jâai pu consulter, au moins deux plaintes1 ont Ă©tĂ© dĂ©posĂ©es Ă lâencontre de Novaxia, dont une pour âinformation trompeuse relative aux honoraires de gestionâ ou encore ârĂ©tention dâinformations essentiellesâ.
Mais cette semaine, câest Zero Bullshit qui passe au tribunal, assignĂ© pour diffamation par Laurent Villa, pour une newsletter sur Tudigo, publiĂ©e au printemps dernier.
Deux sujets immo qui nâont rien Ă voir avec le sujet de la semaine, lui aussi immobilier.
Bonne lecture !
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đUn beau jour, ou peut ĂȘtre une nuit
Câest une nuit comme Londres en compte des milliers. TiĂšde, tranquille, sans histoire. Le 13 juin sâachĂšve, le 14 commence, et personne ne fait la diffĂ©rence. Dans les rues de North Kensington, les rĂ©verbĂšres Ă©clairent des trottoirs vides. Les fenĂȘtres sont Ă©teintes. DerriĂšre les murs de la Grenfell Tower, 24 Ă©tages de bĂ©ton plantĂ©s lĂ depuis 1974, des gens dorment. Des enfants, des vieux, des familles entassĂ©es dans des deux-piĂšces, des locataires qui se lĂšveront Ă lâaube pour aller travailler. Rien ne distingue cette nuit des autres. Rien, sauf ce qui va suivre.
Ă 00h54, Behailu Kebede appelle les pompiers. Dans sa cuisine, au quatriĂšme Ă©tage, son rĂ©frigĂ©rateur Hotpoint brĂ»le. Un modĂšle FF175B, fabriquĂ© entre 2006 et 2009, vendu Ă quelque 64â000 exemplaires. Un frigo comme des millions dâautres. Kebede a Ă©tĂ© rĂ©veillĂ© par son dĂ©tecteur de fumĂ©e. Il a ouvert la porte de la cuisine, vu la fumĂ©e sortir de lâappareil, et fait exactement ce quâon lui avait appris : alerter ses voisins, frapper aux portes, appeler le 999. Il quitte lâimmeuble sans son portefeuille, sans ses clĂ©s. Il ne sait pas encore quâil ne remontera jamais chez lui.
Les premiers camions arrivent Ă 00h59, cinq minutes aprĂšs lâappel. Les pompiers entrent dans lâappartement 16 Ă 01h07, fouillent les chambres, cherchent des victimes. Ce nâest quâĂ 01h14 quâils ouvrent la porte de la cuisine. Rideau de flammes. Mais le problĂšme nâest dĂ©jĂ plus lĂ . Le feu a quittĂ© la piĂšce, il est sorti par la fenĂȘtre. Et dehors, il a trouvĂ© quelque chose.
Des panneaux : du mĂ©tal en surface, du plastique Ă lâintĂ©rieur. Le feu ne sait pas que ça sâappelle du polyĂ©thylĂšne, que câest hautement inflammable, que ça a Ă©tĂ© posĂ© un an plus tĂŽt pour « amĂ©liorer » la tour. Le feu ne sait rien. Il monte.
à 01h21, il atteint le onziÚme étage. à 01h30, le sommet. Vingt étages en 36 minutes.
Ăa nâaurait pas dĂ» se passer comme ça. La tour de 1974 Ă©tait construite pour contenir un incendie. Chaque appartement formait un compartiment coupe-feu : un feu chez vous restait chez vous, les pompiers intervenaient, les voisins dormaient. Ce principe fonctionnait, Ă une condition : que le feu ne puisse pas contourner les murs par lâextĂ©rieur. Les panneaux posĂ©s en 2016 ont changĂ© ça. Ils ont donnĂ© au feu une route verticale. Il lâa prise.
Ă 02h00, plusieurs Ă©tages brĂ»lent en mĂȘme temps. Ă lâintĂ©rieur, des gens dorment encore, dâautres appellent le 999. On leur dit de rester chez eux, câest la consigne. On y reviendra. Ă 03h30, la tour entiĂšre est embrasĂ©e. Le feu ne sera maĂźtrisĂ© que le lendemain. 72 personnes sont mortes cette nuit-lĂ , dâun enfant Ă naĂźtre Ă une femme de 84 ans. Des familles entiĂšres. Des voisins qui se connaissaient depuis des dĂ©cennies.
Dehors, les voisins regardent. Ceux des maisons Ă 8MÂŁ, Ă deux kilomĂštres au sud. Ceux qui nâavaient jamais vu cette tour, ou qui faisaient semblant. Parce que la Grenfell Tower se trouve dans le Royal Borough of Kensington and Chelsea (RBKC), le borough le plus riche de Londres. Mais elle est surtout Ă North Kensington, dans le ward de Notting Dale, parmi les 10% les plus dĂ©favorisĂ©s dâAngleterre. Dix-huit ans dâespĂ©rance de vie en moins que les quartiers sud. MĂȘme borough, autre monde. Au XIXe siĂšcle, on Ă©levait des porcs ici, dans la boue. W.H. Wills, dans Household Words, la revue de Dickens, dĂ©crivait lâendroit comme un « foyer de peste ». On a rasĂ© les taudis, on a construit des tours. La misĂšre a changĂ© de forme, pas dâadresse.
đ„Keep calm and restez chez vous
Cette nuit-là , le feu ne tue pas seul. Une rÚgle censée protéger devient une consigne mortelle.
Ă 01h09, le feu sort de lâappartement 16 et commence Ă grimper la façade. Les appels au 999 arrivent. Des rĂ©sidents signalent de la fumĂ©e, des flammes visibles par leurs fenĂȘtres. Les opĂ©rateurs leur rĂ©pondent de rester chez eux, de fermer les portes, dâattendre les secours.
Ă 01h27, le feu atteint le sommet de la tour. Ă 01h31, il commence Ă gagner la face nord. DĂšs 01h33, les pompiers reçoivent des appels de rĂ©sidents qui signalent ĂȘtre piĂ©gĂ©s. Ă 01h42, le London Ambulance Service dĂ©clare un Significant Incident. Les opĂ©rateurs continuent de rĂ©pĂ©ter la mĂȘme consigne. Restez chez vous. Fermez les portes. Attendez les secours.
La consigne sâappelle le Stay Put. Câest une doctrine officielle, inscrite dans les guidelines nationales britanniques, appliquĂ©e dans tout le Royaume-Uni depuis des dĂ©cennies. Le principe : dans un immeuble compartimentĂ©, un feu reste contenu dans lâappartement oĂč il se dĂ©clare. Les murs tiennent. Les portes coupe-feu rĂ©sistent 30 Ă 60 minutes. Le temps que les pompiers interviennent, vous ĂȘtes plus en sĂ©curitĂ© chez vous que dans un escalier saturĂ© de fumĂ©e et de gens paniquĂ©s. Câest rationnel. Câest prouvĂ©. Câest validĂ© par lâĂtat. Les opĂ©rateurs qui donnent cette consigne ne prennent pas une mauvaise dĂ©cision. Ils appliquent la seule rĂšgle quâon leur a apprise. Ils nâont aucune information qui leur dirait de faire autrement.
Sauf que le feu, lui, ne suit pas la rĂšgle. Il ne reste pas contenu. Il monte. Il se propage. Il contourne. Et pendant quâil avance, la doctrine, elle, ne bouge pas. Il nâexiste pas de plan B. Pas de doctrine alternative prĂȘte Ă ĂȘtre activĂ©e. Pas de scĂ©nario prĂ©vu pour un feu qui se comporterait diffĂ©remment. Pas de formation des opĂ©rateurs Ă autre chose que le Stay Put. Barbara Lane, ingĂ©nieur sĂ©curitĂ© incendie chez Arup, auditionnĂ© lors de la future enquĂȘte le souligne : au Royaume-Uni, aucune obligation lĂ©gale nâimpose un systĂšme automatique de dĂ©tection et dâalarme dans tous les immeubles de grande hauteur. Ă Grenfell, il nây avait pas de panneau de contrĂŽle incendie permettant de communiquer une Ă©vacuation. MĂȘme si la stratĂ©gie change, la tour ne permet pas de lâannoncer. Le Stay Put est la seule rĂšgle disponible. Quand elle ne fonctionne pas, le systĂšme est nu.
Plusieurs Ă©lĂ©ments indiquent que le Stay Put avait cessĂ© dâĂȘtre protecteur bien avant sa rĂ©vocation formelle. Ce que Lane dĂ©crit dans un rapport officiel : dĂšs 01h20, les lobbies sont envahis de fumĂ©e noire. Ă 01h40, lâescalier est enfumĂ©. Autour du 10e Ă©tage, les tĂ©moignages parlent dâune chaleur « bouillante ». Mais sur le moment, personne nâa de vision globale. Les opĂ©rateurs ne voient pas le feu. Certains disent encore aux rĂ©sidents que lâincendie est confinĂ© au 4e Ă©tage alors quâil a dĂ©jĂ atteint le sommet. Les pompiers sur place luttent contre un incendie qui dĂ©passe tout ce quâils ont connu. Les commandants se relaient. Lâinformation circule mal. Et la rĂšgle continue de sâappliquer, parce quâil nây en a pas dâautre.
Lâordre dâĂ©vacuation gĂ©nĂ©rale nâest donnĂ© quâĂ 02h47. Presque deux heures aprĂšs le dĂ©but. La rĂ©vocation est progressive : la control room commence Ă changer de consigne vers 02h35, puis Andy Roe, Assistant Commissioner de la London Fire Brigade, officialise la dĂ©cision. Il considĂšre la doctrine comme « absolument insoutenable » Ă ce stade. Il donne un ordre inverse parce quâil estime quâaucun appartement au-dessus du 4e Ă©tage ne peut plus ĂȘtre considĂ©rĂ© comme survivable. Câest le mot quâil emploie. Survivable. Comme si on parlait dâun crash dâavion, pas dâun immeuble dâhabitation.
Ă 01h31, 110 personnes sur 297 prĂ©sentes dans la tour avaient rĂ©ussi Ă sortir. Ă 01h50, elles Ă©taient 168. Beaucoup en ignorant les consignes. Parce quâon ne change pas en quelques minutes une consigne assenĂ©e pendant des dĂ©cennies.
Dâautant que le Stay Put avait fonctionnĂ© pendant des dĂ©cennies. Cette nuit-lĂ , il ne fonctionne plus. Cette rĂšgle nâa pas Ă©tĂ© conçue pour ce bĂątiment tel quâil Ă©tait devenu.
Plan dâintervention des pompiers
đąMy Last Renovâ
La doctrine Stay Put repose donc sur un principe : le feu reste contenu dans lâappartement oĂč il dĂ©marre. Câest vrai pour un immeuble construit en 1974, avec des murs en bĂ©ton et une façade inerte. Ce nâest plus vrai pour un immeuble dont la façade a Ă©tĂ© modifiĂ©e. Dont Grenfell Tower.
En 2012, le RBKC a un problĂšme de 67 mĂštres de haut. La tour est visible depuis les zones de conservation dâAvondale et de Ladbroke. Elle est grise, massive, et elle dĂ©tonne. Dans les documents de planification, on peut lire que les travaux permettront dâ« amĂ©liorer son apparence, notamment vue depuis les zones environnantes ». Une membre du conseil, Jane Trethewey, Ă©crit quâil sâagit dâempĂȘcher Grenfell de « ressembler Ă un cousin pauvre » Ă cĂŽtĂ© de la nouvelle Ă©cole quâon construit juste Ă cĂŽtĂ©. On va donc habiller la tour. Reste Ă savoir combien ça coĂ»te.
E-mail de Jane Trethewey
Le budget initial tourne autour de 10MÂŁ. La premiĂšre entreprise contactĂ©e, Leadbitter, revient avec un devis Ă plus de 11MÂŁ. Trop cher. On relance un appel dâoffres. En mars 2014, câest finalement Rydon qui remporte le contrat avec une offre Ă 9,2MÂŁ. Sauf que le budget rĂ©el, celui que KCTMO, lâorganisme de gestion du parc, est prĂȘt Ă dĂ©penser, câest 8,4MÂŁ. Il manque 800KÂŁ. Il va falloir les trouver quelque part. Avant mĂȘme lâattribution officielle du contrat, des responsables de KCTMO organisent une rĂ©union « offline » avec Rydon pour discuter des pistes dâĂ©conomies. MalgrĂ© la mise en garde du cabinet Trowers & Hamlins, qui prĂ©cise quâil serait illĂ©gal de nĂ©gocier avant la fin du processus. Un email interne de Rydon rĂ©sume lâambiance2 :
« On nous a informĂ©s officieusement quâon est en pole position. »
Ce qui va amener à des choix graves de conséquences.
Les architectes de Studio E avaient prĂ©vu des panneaux en zinc pour la façade. Le zinc est durable. Mais le zinc coĂ»te cher. Harley Facades, le sous-traitant façade, propose une alternative : des panneaux ACM, aluminium composite. LâĂ©conomie est documentĂ©e : 293â368ÂŁ. Câest suffisant pour boucler le budget. Câest ce quâon choisit. Ce quâon ne dit pas Ă KCTMO, câest que lâĂ©conomie rĂ©elle dĂ©passe les 400KÂŁ. Rydon garde la diffĂ©rence pour couvrir une erreur de chiffrage de 212KÂŁ dans son propre devis. Simon Lawrence, responsable du contrat chez Rydon, lâadmettra plus tard Ă lâenquĂȘte publique. Quand lâavocat lui demande si Rydon a dĂ©libĂ©rĂ©ment sous-estimĂ© les Ă©conomies pour empocher la diffĂ©rence, il rĂ©pond : « Oui. Oui. »
Pourtant, les consĂ©quences nâĂ©taient pas complĂštements inconnues.
Le 12 novembre 2014, Claire W., chef de projet chez KCTMO, envoie un email. Elle demande des prĂ©cisions sur la rĂ©sistance au feu du nouveau bardage. Elle Ă©crit avoir eu « un moment Lakanal », en rĂ©fĂ©rence Ă un incendie dans une tour londonienne quelques annĂ©es plus tĂŽt. Une inquiĂ©tude personnelle, glissĂ©e dans un Ă©change technique. Mais aucune trace dâune rĂ©ponse traitant le fond nâa Ă©tĂ© produite. Le chantier continue.
Mais finalement, la rĂ©novation sâachĂšve mi-2016. Nouvelles fenĂȘtres, nouveau systĂšme de chauffage, nouvelle façade. Nick Paget-Brown, prĂ©sident du conseil, publie un communiquĂ©.
« Câest remarquable de voir de ses propres yeux Ă quel point le bardage a rehaussĂ© lâapparence extĂ©rieure de la tour. »
Le problÚme de 67 mÚtres est réglé.
Ouf.
â€ïžâđ„Burn to be wild
Jusquâici, on pouvait encore parler de contraintes budgĂ©taires, dâarbitrages serrĂ©s, de dĂ©cisions prises sous pression. Ă ce stade, on pouvait encore se raconter que personne ne savait vraiment. DĂ©sormais, ce nâest plus possible. Le risque nâest plus une hypothĂšse. Il est identifiĂ©, documentĂ©, dĂ©crit dans des emails internes. Et il circule.
Dans la pratique commerciale britannique, le Reynobond PE Ă©tait le produit proposĂ© presque systĂ©matiquement pour les chantiers de façade. Lorsquâun client contactait Arconic pour des panneaux de façade, câest celui-lĂ qui arrivait en premier. Pas parce quâil Ă©tait meilleur. Pas parce quâil Ă©tait plus adaptĂ©. Parce quâil Ă©tait moins cher. Et dans un appel dâoffres, câest le moins cher qui gagne. Deborah French, directrice commerciale pour le UK, lâa expliquĂ© sans dĂ©tour devant des enquĂȘteurs 3 :
« Les discussions ne portaient jamais sur autre chose que le PE. »
Quand on lui a demandĂ© si elle avait dĂ©jĂ vendu la version ignifugĂ©e, la FR, Deborah French a hĂ©sitĂ©. Puis elle a rĂ©pondu que non. Pas une seule fois, de mĂ©moire. En Allemagne, câĂ©tait lâinverse : le FR Ă©tait la norme. Au UK, il nâexistait presque pas.
Le PE de Reynobond PE, câest le polyĂ©thylĂšne. Du plastique, pris en sandwich entre deux feuilles dâaluminium. Le FR, câest la mĂȘme architecture, avec un noyau ignifugĂ©. Trois lettres de diffĂ©rence sur un bon de commande. Deborah French savait que le polyĂ©thylĂšne brĂ»lait. Elle ne le prĂ©cisait pas aux clients. Elle considĂ©rait que câĂ©tait « Ă©vident ».
Restait une dĂ©cision technique. Comment fixer les panneaux. Deux options. La version dite « face-fixed », rivetĂ©e directement sur le mur. Et la version « cassette », pliĂ©e, suspendue sur des rails, sans rivets apparents, plus lisse. Rydon, le contractant principal, privilĂ©giait la version rivetĂ©e. Elle coĂ»tait moins cher. Mais le service urbanisme du RBKC a fait savoir que les rivets visibles posaient un problĂšme esthĂ©tique. On craignait quâils rouillent. On voulait une façade plus propre. La version cassette a Ă©tĂ© retenue.
Ce qui nâa pas Ă©tĂ© mentionnĂ©, câest que des tests internes menĂ©s par Arconic en 2011 montraient que cette version cassette prĂ©sentait un comportement au feu nettement plus dangereux que la version rivetĂ©e. Propagation plus rapide. LibĂ©ration dâĂ©nergie plus Ă©levĂ©e. Production de fumĂ©es accrue. Le systĂšme finalement posĂ© sur Grenfell nâĂ©tait donc ni le plus sĂ»r, ni le moins cher. Il Ă©tait simplement le plus acceptable visuellement.
Avant Grenfell, Deborah French avait aussi reçu des messages de concurrents dĂ©crivant lâeffet cheminĂ©e des panneaux PE en façade. Le feu qui court de bas en haut, ou inversement, en quelques minutes. Elle les avait transmis en interne. Lâinformation avait circulĂ©. Elle nâavait rien changĂ©.
Chez Arconic, dâautres emails circulaient. Claude Wehrle, responsable technique, envoyait des alertes Ă sa hiĂ©rarchie depuis des annĂ©es. En juillet 2009, il avait transmis des photos dâun incendie en Roumanie impliquant des panneaux PE, avec un mot. Dangereux.
Un avis repartagé en 2012, puis en 2013 partagé par Deborah French. Sans réaction.
Puis en juin 2015, alors que le Reynobond PE Ă©tait en cours dâinstallation sur Grenfell Tower, Wehrle Ă©crivait :
« Le PE est DANGEREUX sur les façades, et tout devrait ĂȘtre transfĂ©rĂ© vers le FR de toute urgence. »
Puis il ajoutait, avec un smiley :
« Câest un avis technique et anti-commercial, semble-t-il. »
Quelques mois plus tard, il revenait Ă la charge :
« On doit vraiment arrĂȘter de proposer du PE en architecture. On est dans la confidence, et je pense que câest Ă nous dâĂȘtre proactifs. »
Ces emails nâĂ©taient pas des lanceurs dâalerte. CâĂ©taient des notes internes, rangĂ©es dans des dossiers, lues par des gens qui nâavaient pas le pouvoir de changer la politique commerciale, ou qui ne le voulaient pas.
Il existait pourtant des documents publics. La brochure commerciale dâArconic destinĂ©e au marchĂ© europĂ©en contenait un schĂ©ma explicite :
PE pour les bĂątiments de moins de 10 mĂštres.
FR jusquâĂ 30 mĂštres.
Au-delà , un matériau incombustible.
Grenfell Tower mesurait 67 mĂštres.
La brochure Ă©tait accessible Ă quiconque prenait la peine de la lire. Elle nâa jamais Ă©tĂ© traitĂ©e comme une contrainte. Elle existait comme une recommandation parmi dâautres, noyĂ©e dans la documentation technique.
Mais il y avait aussi un prĂ©cĂ©dent. En 2012, un incendie sâĂ©tait dĂ©clarĂ© dans un appartement de la tour Taplow, sur le Chalcots Estate Ă Camden. Le bĂątiment Ă©tait Ă©quipĂ© du mĂȘme type de bardage ACM. Le sous-traitant façade Ă©tait Harley Facades. Le contractant principal, dĂ©jĂ , Ă©tait Rydon. AprĂšs lâincendie, Harley Facades avait rĂ©digĂ© un rapport. Les barriĂšres coupe-feu autour des fenĂȘtres avaient fonctionnĂ©. Le feu ne sâĂ©tait pas propagĂ© dâun appartement Ă lâautre.
Stephen Blake, directeur de Rydon sur le projet Grenfell, figurait sur la liste de diffusion du rapport. Il avait visitĂ© lâappartement sinistrĂ©. Il avait Ă©tĂ© photographiĂ© en train de montrer du doigt les barriĂšres coupe-feu intactes. Il ne pouvait rien ignorer. Mais personne, ensuite, nâa vĂ©rifiĂ© si des dispositifs Ă©quivalents existaient Ă Grenfell. Et spoiler : ils nâexistaient pas.
Le bon de commande a Ă©tĂ© signĂ©. Le matĂ©riau a Ă©tĂ© livrĂ©. Les Ă©quipes de Harley Facades ont commencĂ© lâinstallation. Dans les bureaux dâArconic, les emails de Claude Wehrle sont restĂ©s dans les archives. Chez Studio E, personne nâa rouvert la brochure europĂ©enne. Au KCTMO, personne ne savait quâil existait plusieurs versions dâun mĂȘme produit.
Le PE était conforme.
Il était budgété.
Il était posé.
Le dossier est passé au suivant.
đLaisser-passer A38
Le certificat BBA 08/4510 tient sur quelques pages. Il est daté du 14 janvier 2008. Il concerne les panneaux Reynobond PE fabriqués par Arconic. Et il contient une formule laconique
« May be regarded as having a Class 0 surface »
Cette phrase, imprimĂ©e sur un document officiel tamponnĂ© par le British Board of AgrĂ©ment (BBA), va hanter des experts pendant des annĂ©es. Mais elle rassure les architectes, les maĂźtres dâouvrage, les contrĂŽleurs. Elle permet de poser ces panneaux sur Grenfell Tower en 2015, 7 ans aprĂšs sa rĂ©daction, sans que personne ne demande si quelque chose avait changĂ© entre-temps.
Quelque chose avait changé.
Mais le certificat, lui, était toujours là .
Pour comprendre comment un produit dangereux devient lĂ©gal, il faut comprendre comment fonctionne la conformitĂ© dans le bĂątiment britannique. Ce nâest pas un systĂšme de preuves. Câest un systĂšme de prĂ©somptions. On ne dĂ©montre pas quâun assemblage complet est sĂ»r. On accumule des Ă©lĂ©ments qui, pris sĂ©parĂ©ment, semblent acceptables. Un essai partiel. Une classification de surface. Une extrapolation dâun produit vers un autre. Un certificat qui dit « may be regarded ».
Chaque piĂšce du dossier paraĂźt solide. Personne nâest tenu de vĂ©rifier ce qui se passe quand on les assemble. Une façade peut afficher une bonne classe en surface et devenir, une fois montĂ©e, un accĂ©lĂ©rateur de propagation. La « rĂ©action au feu » dâun matĂ©riau et la « rĂ©sistance au feu » dâune structure sont deux notions distinctes. Le systĂšme permet de ne pas trop sâattarder sur la diffĂ©rence.
Le professeur Luke Bisby, expert en ingĂ©nierie du feu Ă lâUniversitĂ© dâĂdimbourg, lâa dĂ©taillĂ©4. Sur la façade de Grenfell, plusieurs matĂ©riaux combustibles nâavaient jamais Ă©tĂ© Ă©valuĂ©s. Des panneaux isolants en mousse polyurĂ©thane antĂ©rieurs Ă la rĂ©novation. Des joints en caoutchouc synthĂ©tique reliant les fenĂȘtres Ă la structure. Des cadres en uPVC susceptibles de fondre et de propager les flammes. La conformitĂ© portait sur des piĂšces. La façade rĂ©elle Ă©tait une addition de combustibles que personne nâavait testĂ©s ensemble.
Ce systĂšme nâest pas un accident. Il est conçu pour fonctionner ainsi. Et il fonctionne trĂšs bien pour ceux qui savent sâen servir.
Arconic connaissait les risques. Les emails internes, les alertes techniques, les reclassifications successives, tout est documentĂ©. La question nâest pas ce que Arconic savait, mais ce que le cadre rĂ©glementaire lui permettait de faire avec cette connaissance. En janvier 2014, lâentreprise reclasse officiellement son produit au niveau E, le plus bas. Les Ă©quipes commerciales reçoivent lâinstruction de ne plus utiliser le classement B. Mais personne ne prĂ©vient le BBA. Personne ne retire le certificat 08/4510. Personne nâĂ©crit aux clients qui ont dĂ©jĂ achetĂ© le produit.
Ce nâest pas un oubli. Câest une stratĂ©gie. Le certificat continue de circuler. Et il continue de rassurer. Le rapport final utilise une formule prĂ©cise : Arconic a cherchĂ© à « exploit what it perceived to be a weak regulatory regime in the UK »5. Exploiter un rĂ©gime rĂ©glementaire perçu comme faible. Le mot clĂ© est « perçu ». Arconic nâa pas créé la faille. Elle existait dĂ©jĂ . Lâentreprise sâest contentĂ©e de la voir et de lâutiliser.
Barbara Lane a confirmĂ©6 devant pendant lâenquĂȘte quâil nâexistait aucune preuve que lâĂ©quipe de conception, le contrĂŽle du bĂątiment du RBKC, ou les Ă©valuations de risque du gestionnaire et des pompiers aient jamais Ă©valuĂ© la performance au feu du systĂšme de façade dans son ensemble. Lâassemblage rĂ©el nâĂ©tait dans le pĂ©rimĂštre de personne. Ou de tout le monde, au choix.
Mais avec Celotex, on franchit une étape supplémentaire.
Celotex fabrique lâisolant RS5000, celui qui va recouvrir la quasi-totalitĂ© de la façade de Grenfell. Le 14 fĂ©vrier 2014, le produit passe un test de feu normalisĂ©. Le feu atteint le sommet du dispositif en 26 minutes. Le test est arrĂȘtĂ©. Ăchec. Trois mois plus tard, Celotex recommence. Cette fois, la configuration testĂ©e a Ă©tĂ© modifiĂ©e. Des panneaux de magnĂ©sie de 6 mm, un matĂ©riau non combustible, ont Ă©tĂ© ajoutĂ©s. Le test passe.
Extrait de lâaudition dâun cadre de Celotex
Câest ce test qui change tout. Parce que Celotex obtient une classification BR135, le sĂ©same pour les immeubles de grande hauteur. La documentation commerciale est refaite. Le produit est dĂ©sormais prĂ©sentĂ© comme « acceptable for use in buildings above 18 metres ». Les fiches techniques circulent. Les appels dâoffres sont remportĂ©s. Harley Facades, le sous-traitant de Grenfell, reçoit cette documentation et sâen sert pour justifier son choix. Personne ne sait que le test a Ă©tĂ© passĂ© avec des panneaux de magnĂ©sie qui ne seront jamais installĂ©s sur les chantiers.
Un ancien chef de produit chez Celotex, lâa reconnu et a parlĂ© de « fraud on the market ». Il a expliquĂ© quâil savait quâil devrait mentir pour un gain commercial. Il pensait que câĂ©tait la pratique standard. Debbie Berger, qui lui a succĂ©dĂ©, a dĂ©couvert les photos du test dans ses documents de passation. Elle a annotĂ© lâimage dâun simple « WTF ». Elle nâa rien dit. Le produit est restĂ© sur le marchĂ© jusquâĂ neuf jours aprĂšs lâincendie.
JusquâĂ ce quâun frigo prenne feu.
đNot my fault
Il y a une expression anglaise que lâenquĂȘte Grenfell a remise au gout du jour : « merry-go-round of buck-passing »7. Le manĂšge du renvoi de balle. Une image presque lĂ©gĂšre, de fĂȘte foraine, Ă©quivalent de la patate chaude de nos openspaces. Elle dĂ©signe pourtant quelque chose de trĂšs prĂ©cis : une structure oĂč chaque acteur peut, sans mentir frontalement, dĂ©signer le suivant comme responsable.
Pour comprendre, il faut regarder comment un projet de rĂ©novation publique sâorganise au Royaume-Uni. Il y a un propriĂ©taire, le conseil municipal. Il y a un gestionnaire dĂ©lĂ©guĂ©, KCTMO. Il y a un appel dâoffres. Un contractant principal remporte le marchĂ©. Qui sous-traite. Parfois Ă des sous-traitants qui sous-traitent Ă leur tour. Des consultants interviennent sur des points techniques. Chacun a son pĂ©rimĂštre contractuel. Chacun a ses limites de responsabilitĂ©. Et chacun, par dĂ©finition, ne rĂ©pond que de ce qui est Ă©crit dans son contrat.
Rydon remporte le marchĂ© Grenfell en 2014 avec une offre Ă 9,2MÂŁ, la moins chĂšre des trois finalistes. « Le chef dâorchestre dâun grand orchestre variĂ© », selon un proche du dossier. Lâimage est parlante. Un chef dâorchestre coordonne, supervise, donne le tempo. Mais Ă Grenfell, le chef dâorchestre ne lisait pas les partitions.
Le chef de projet Rydon affectĂ© au chantier nâavait jamais travaillĂ© sur du bardage. CâĂ©tait mĂȘme⊠son premier poste Ă ce niveau de responsabilitĂ©. Il a expliquĂ© ne pas connaĂźtre le Approved Document B, le texte rĂ©glementaire central en matiĂšre de sĂ©curitĂ© incendie au UK. Pourtant son CV joint Ă lâappel dâoffres, affirmait pourtant quâil « coordonnait la conception et la gestion des sous-traitants »8. En rĂ©alitĂ© le CV avait Ă©tĂ© rĂ©digé⊠par lâĂ©quipe marketing.
Mais ce nâest pas une anomalie. Câest le fonctionnement normal du systĂšme. Le contractant principal remporte le marchĂ©, puis dĂ©lĂšgue lâexĂ©cution Ă des spĂ©cialistes. Les spĂ©cialistes sâappuient sur les certifications des fabricants. Les fabricants renvoient vers des rĂ©sultats de tests. Les tests sont rĂ©alisĂ©s dans des configurations qui ne correspondent pas aux conditions rĂ©elles. Et Ă aucun moment, personne nâa pour mission contractuelle de vĂ©rifier que lâensemble, une fois assemblĂ©, tient debout.
LâenquĂȘte documente un exemple prĂ©cis de ce mĂ©canisme. Rydon a promis Ă cinq reprises de nommer des conseillers en sĂ©curitĂ© incendie pour le projet. Cinq fois. Mais ça nâa jamais Ă©tĂ© fait. Pire : lorsque le type de bardage a Ă©tĂ© modifiĂ© en cours de chantier, Rydon a expliquĂ© que la conformitĂ© des matĂ©riaux relevait des fabricants. Harley Facades, le sous-traitant façade, a rĂ©pondu que le choix des produits ne lui appartenait pas. Studio E, lâarchitecte, a rappelĂ© quâune fois le contrat attribuĂ©, la responsabilitĂ© de conception revenait au contractant principal. Michael Mansfield, lâavocat des familles, a rĂ©sumĂ© lâensemble par une formule : un « mur dâobfuscation »9.
Pendant ce temps, les rĂ©sidents alertaient. Le Grenfell Action Group a publiĂ© au moins huit articles entre 2014 et 2017 sur les risques dâincendie dans la tour. En novembre 2016, ils Ă©crivaient que seul un « Ă©vĂ©nement catastrophique » permettrait de mettre en lumiĂšre les dĂ©faillances de leur bailleur. Le problĂšme, câest que dans lâarchitecture contractuelle du projet, les rĂ©sidents nâexistaient pas comme parties prenantes. Ils nâavaient aucun canal formel pour faire remonter des alertes techniques. Ils nâĂ©taient pas consultĂ©s sur les choix de matĂ©riaux. Lorsquâils se plaignaient, ils Ă©taient perçus comme une gĂȘne. Un responsable de chantier les a qualifiĂ©s de « rebels » dans un email interne. Un autre a suggĂ©rĂ© quâun rĂ©sident « inventait peut-ĂȘtre tout cela pour servir son propre agenda ».
Le mĂ©pris nâĂ©tait pas individuel. Il Ă©tait structurel. Dans ce systĂšme, les habitants dâun immeuble ne sont pas des interlocuteurs. Ce sont des occupants. AprĂšs tout, comment des pauvres pourraient avoir un avis pertinents sur leur immeuble ?
Le rapport final de lâenquĂȘte, publiĂ© en septembre 2024, fera prĂšs de 1â700 pages pour dĂ©mĂȘler cet enchevĂȘtrement. Il conclura que tous les acteurs ont contribuĂ© Ă la catastrophe, « dans la plupart des cas par incompĂ©tence, mais dans certains cas par malhonnĂȘtetĂ© et cupiditĂ© ».
Tous.
Le gouvernement, le conseil municipal, le gestionnaire, lâarchitecte, le contractant, les sous-traitants, les consultants, les fabricants, les organismes de contrĂŽle, les pompiers.
Câest la logique du systĂšme. Chaque maillon est protĂ©gĂ© par son pĂ©rimĂštre. Chaque contrat limite lâexposition de celui qui le signe. Chaque dĂ©lĂ©gation transfĂšre le risque au suivant. La structure fonctionne trĂšs bien pour ceux qui y participent. Elle ne protĂšge simplement pas ceux qui vivent Ă lâintĂ©rieur.
âïžPartis sans avoir tout dit
72 morts. Le chiffre est sorti progressivement, parce que les corps ont mis du temps Ă ĂȘtre identifiĂ©s. Certaines familles ont attendu des mois. Des analyses ADN, des dossiers dentaires. 72 personnes, de 6 mois Ă 84 ans, plus un bĂ©bĂ© mort-nĂ©. 19 nationalitĂ©s. Des familles entiĂšres dĂ©cimĂ©es : six membres de la famille Choucair, cinq de la famille Hashim au 22e Ă©tage. 18 enfants.
La plupart sont morts par asphyxie. Pas par les flammes directement, mais par ce que lâensemble de la façade dĂ©gageait en brĂ»lant. En combustion, le systĂšme de bardage et dâisolation a produit des gaz asphyxiants, notamment du monoxyde de carbone et du cyanure dâhydrogĂšne. Richard Hul, a comparĂ© lâintensitĂ© des Ă©manations à « quatre camions-citernes remplis dâessence brĂ»lant en mĂȘme temps sur la façade ». Les fumĂ©es toxiques remplissaient les couloirs et les appartements bien avant que les flammes nâarrivent. On meurt les poumons brĂ»lĂ©s de lâintĂ©rieur, souvent avant mĂȘme de voir le feu. La plus ĂągĂ©e des victimes vivait Ă Grenfell depuis plus de trente ans.
Extrait des communications avec les services de secours
La consigne « stay put » Ă©tait encore active Ă 2h du matin, alors que le bĂątiment brĂ»lait de tous cĂŽtĂ©s depuis plus dâune heure. Elle nâa Ă©tĂ© officiellement abandonnĂ©e quâĂ 2h47. AprĂšs ce moment-lĂ , seulement 36 personnes supplĂ©mentaires ont pu sâĂ©chapper. LâenquĂȘte a conclu que lâordre dâĂ©vacuation aurait dĂ» ĂȘtre donnĂ© une heure vingt plus tĂŽt.
Sur les 293 personnes prĂ©sentes dans la tour cette nuit-lĂ , selon lâanalyse des images de vidĂ©osurveillance par la police, 223 ont rĂ©ussi Ă fuir. Elles ont descendu lâunique escalier dans le noir complet. Plus de 70 blessĂ©s. Des centaines de dĂ©placĂ©s qui, au petit matin, se sont retrouvĂ©s sans rien, parfois en pyjama, parfois pieds nus.
Le 26 juillet 2017, lors de la quatriĂšme rĂ©union publique du Grenfell Response Team, un bĂ©nĂ©vole local a rapportĂ© quâau moins 20 tentatives de suicide avaient eu lieu dans le quartier depuis lâincendie. Des pompiers ont Ă©tĂ© diagnostiquĂ©s avec un stress post-traumatique. Les survivants ont Ă©tĂ© relogĂ©s dans des hĂŽtels, parfois pendant des mois. Une famille de quatre personnes dans une chambre. Pas de nourriture halal.
Maria del Pilar Burton avait 74 ans. Elle a été extraite vivante du 19e étage. Elle est morte sept mois plus tard, en janvier 2018. Elle est la 72e victime officielle.
Mais que faire de ce bilan ?
Document de suivi dâintervention des pompiers
đ«Slipped away
Le 4 septembre 2024, Sir Martin Moore-Bick publie le rapport final de lâenquĂȘte publique sur lâincendie de Grenfell Tower. Sept ans, deux mois et vingt-et-un jours aprĂšs les faits. Sept volumes, environ 1 700 pages, 58 recommandations. Et une phrase qui rĂ©sume tout : lâincendie est « lâaboutissement de dĂ©cennies de dĂ©faillances du gouvernement central et dâautres organismes en position de responsabilitĂ© dans lâindustrie de la construction ». DĂ©cennies. Le mot est dans le rapport.
Le rapport nomme Arconic, Celotex, Kingspan, Rydon, Studio E, le RBKC, le KCTMO, les bureaux de contrĂŽle, les organismes de certification, lâĂtat britannique. Il parle de « malhonnĂȘtetĂ© systĂ©matique » des fabricants. Il dĂ©crit un mĂ©canisme oĂč lâinformation Ă©tait disponible, non traitĂ©e, rĂ©pĂ©tĂ©e, puis normalisĂ©e. Tout est documentĂ©. Tout est public. Et maintenant ?
Ici, une prĂ©cision sâimpose. En fĂ©vrier 2020, lâAttorney General Suella Braverman a accordĂ© un « undertaking » Ă lâenquĂȘte : les tĂ©moignages oraux des individus ne pourront pas ĂȘtre utilisĂ©s contre eux dans de futures poursuites pĂ©nales. Câest la condition pour quâils parlent. Sans cette garantie, les avocats des tĂ©moins avaient prĂ©venu : leurs clients invoqueraient le droit de ne pas sâauto-incriminer et refuseraient de rĂ©pondre. RĂ©sultat : les rĂ©vĂ©lations ont Ă©tĂ© possibles, les emails accablants ont Ă©tĂ© lus Ă voix haute, les responsables ont dĂ©crit leurs choix devant les camĂ©ras. Mais leurs propres mots ne pourront pas servir Ă les condamner. Les documents, eux, restent utilisables. Les entreprises, elles, ne bĂ©nĂ©ficient pas de cette protection. La vĂ©ritĂ© judiciaire et la justice pĂ©nale ne suivent pas les mĂȘmes rĂšgles.
La Metropolitan Police enquĂȘte depuis la nuit mĂȘme de lâincendie. 180 enquĂȘteurs, 19 entreprises et 58 individus identifiĂ©s comme suspects potentiels. La Met vise fin 2025 pour soumettre ses dossiers au Crown Prosecution Service, aprĂšs 12 Ă 18 mois dâanalyse du rapport. Les procĂšs, sâil y en a, ne commenceront pas avant mi-2027. Dix ans aprĂšs lâincendie.
En parallĂšle, la rĂ©paration financiĂšre suit son cours. En avril 2023, un accord est conclu : 150MÂŁ pour environ 900 plaignants. Familles endeuillĂ©es, survivants, rĂ©sidents. Lâaccord a Ă©tĂ© nĂ©gociĂ© en « Alternative Dispute Resolution », sans procĂšs, sans reconnaissance de responsabilitĂ©. Arconic paie. Kingspan contribue. Rydon verse sa part. Personne nâadmet rien. Les pompiers, eux, ont obtenu 20MÂŁ pour 114 dâentre eux, traumatisĂ©s par ce quâils ont vu cette nuit-lĂ . Lâargent circule, les dossiers se ferment, les entreprises repartent avec leur cotation en bourse intacte.
Reste la rĂ©ponse politique. Le Building Safety Act de 2022. Lâinterdiction des matĂ©riaux combustibles dans les parois externes, Ă©tendue et durcie. Un nouveau rĂ©gulateur. Des obligations renforcĂ©es. Au 31 dĂ©cembre 2023, six ans et demi aprĂšs Grenfell, 24% des immeubles de grande hauteur du Building Safety Fund avaient complĂ©tĂ© la remĂ©diation de leur bardage dangereux. Le gouvernement vise 2029 pour finir. Douze ans aprĂšs lâincendie.
Une enquĂȘte publique qui documente tout. Une enquĂȘte policiĂšre qui prend dix ans. Des indemnisations sans aveu. Des rĂ©formes qui sâappliquent au compte-gouttes. Ă chaque Ă©tape, le systĂšme absorbe. Il reconnaĂźt, il indemnise, il lĂ©gifĂšre, il repousse. Il transforme 72 morts en procĂ©dures, en budgets, en calendriers. La vĂ©ritĂ© est Ă©tablie, la responsabilitĂ© reste diffuse, la justice reste thĂ©orique.
En rĂ©alitĂ©, le systĂšme nâa pas Ă©chouĂ© Ă Grenfell.
Il a fonctionné exactement comme prévu.
Et alors que lâenquĂȘte dĂ©butait Ă peine, le 5 novembre 2018, deux immeubles vont sâeffondrer dans le Noailles Ă Marseille.
Huit morts.
Deux blessés.
Et toujours des responsabilités que tout le monde refusent de prendre.
Une plainte ne veut pas dire que Novaxia sera poursuivi et encore moins condamné.
Grenfell Tower Inquiry diary week eight: âIt haunts me that it wasnât challengedâ, Lucie Heath, Inside Housing, 21 juillet 2020
Former Arconic executive tells Grenfell inquiry she knew cladding could burn, Robert Booth, The Guardian, 9 février 2021
New âmassively significantâ Grenfell inquiry report released, FBU, 13 juin 2022
Grenfell is simply explained: firms chased profits, ministers sat on their hands, innocents paid with their lives, Peter Apps, The Guardian, 4 septembre 2024
Engineer provided âsubstantially wrongâ advice on need to assess cavity barriers in fire strategy, says Grenfell Inquiry expert, Jack Simson, Inside Housing, 29 octobre 2020
âA merry-go-round of buck-passingâ: inside the four-year Grenfell inquiry, Robert Booth, The Guardian, 14 juin 2022
Grenfell Inquiry: Rydon manager says firm was âthoroughâ in checking work, Jim Dunton, Building, 28 juillet 2020
Fire risk âcover-upâ one of âgreatest scandals of our timeâ, Grenfell inquiry hears, Robert Booth, The Guardian, 6 dĂ©cembre 2021












Merci beaucoup pour cet article qui nous permet de vraiment se rappeler à quel point le systÚme n'est PAS juste & à quel point certaines vies sont considérées moins précieuses que d'autres.